Cavalcade

black midi

Rough Trade Records  |  2021
9 / 10
par Nikolaï  |  le 27 mai 2021

Béni soit le jour où nous cliquâmes sur cette session KEXP datant de 2018, découvrant ainsi le visage de poupons de ces Anglais annihilant en 24 minutes montre en main tout velléité de résistance à leur post-punk expérimental. Car black midi fait un maximum de victimes avec un maximum d’efficacité, sans même se prendre la peine de garder quelques otages sous le coude. Mais l'histoire d’amour ne faisait que commencer. Schlagenheim nous avait électrifié, et nous étions en droit d’attendre un Cavalcade en forme de bonne grosse prise de soumission.

Ces attentes ont allègrement été dépassées. Mieux, elles ont été subverties. Si par hasard vous réclamiez un bis repetita de leur premier effort, une heureuse surprise (ou une sacrée déconvenue) vous guette au tournant. Certes, cette rage aux vertus thérapeutiques évidentes est toujours aussi présente. Après tout, la cacophonie orgasmique de "John L" fout au vert tous les voyants de l’agressivité dès ses premières secondes. Mais ce virage à 180° s’explique probablement par la décision du guitariste et chanteur Matt Kwasniewski-Kelvin de se mettre en retrait du groupe pour soigner sa santé mentale. Réduit à un trio, les membres restants ont alors décidé d’embrasser à pleine bouche leur côté aventurier en ajoutant à leur formule de base saxophone, clavier et violons. Le résultat est dantesque et le groupe confirme qu’il a les muscles pour porter à bout de bras ses ambitions folles.

De la bossa nova brumeuse de "Marlene Dietrich" au jazz dépravé de "Chondromalacia Patella", les Anglais flexent avec une grâce et une aisance quelque peu intimidantes. Quant aux dix minutes folles de "Ascending Forth", c'est d'ores et déjà ce que le groupe a produit de plus poignant à ce jour. Quand on pense que ces types n’ont pas encore dépassé le cap des 23 piges, il y a de quoi faire dans son pantalon en pensant aux possibilités illimitées et à la tornade de fraîcheur qu’ils vont amener sur le paysage musical. Pendant que t’hésites entre des Chocapic ou des Nesquik affublé d'un jogging aux tâches à l'origine douteuse, nos trois Londoniens proposent des compositions lorgnant sur le rock progressif de King Crimson – on est d'ailleurs très curieux de savoir ce que Robert Fripp pense de leur travail, même si ce dernier a apparemment autre chose à foutre en ce momentCavalcade, ce sont des prouesses techniques individuelles (Morgan Simpson est assurément un des meilleurs batteurs de sa génération) au service d'une mentalité free jazz et prog' – sans les interminables solos de synthé  de Keith Emerson. Cavalcade, c'est aussi l'illusion fortiche de l'improvisation alors que le groupe est aussi maniaco-discipliné et affûté qu'une incarnation des Mothers of Invention si chers (et indispensables) à Frank Zappa.

Faut-il enjoindre Sa Majesté la Reine Elizabeth II, Reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord à anoblir sans plus tarder toute cette clique de petits prodiges que sont black midi, Squid ou Black Country, New Road ? La pauvre a probablement d'autres corgis à fouetter pour le moment. Une chose est cependant certaine: aussi clivante puisse-t-elle être, la bande au charismatique Geordie Greep a bien mérité sa médaille.

Le goût des autres :