Bruxelles

Judah Warsky

Pan European Recording  |  2014
7 / 10
par Amaury  |  le 21 mars 2014

Récemment, nous discutions de photographie avec un ami celui-ci me disait qu’elle n’avait presque jamais été envisagée, voire pas du tout, comme stricte objet de réflexion théorico-philosophique. Le plus souvent, lorsque des penseurs s’engagent à l’étudier, ils la prennent pour point de départ et s’en éloignent afin de s’exprimer sur des sujets de natures différentes: l’art qu’ils annoncent sonder n’occupe qu’un rôle préliminaire. Dans le cas de Bruxelles, la métropole belge subit le même traitement et ne restera qu’un prétexte, malgré une présentation d’album qui en suggérait une cartographie acoustique. Il faudra plutôt s’attacher à percevoir la transposition mélodique des connotations suscitées par la ville éponyme: cosmopolitisme, plurilinguisme, mouvements, ruptures, institutions, chanson française et autres.

Outre l’objet, la confusion s’est aussi chargée du sujet. En effet, Judah Warsky, leader de Los Chicros et clavier de Turzi, avait établi dans son premier album, Painkillers & Alcohol, une dynamique de la spontanéité et de l’imperfection contrôlée. Or, le single « Bruxelles, capitale de l’Europe » la délaisse pour livrer une production propre, symétrique, dans laquelle électro et percussions orientales se mêlent avec mathématique autour d’un texte efficacement déclamé. En réalité, le caractéristique geste d’exécution n’aura disparu que le temps d’un titre.

Superficiellement négligé, loin de la capitale, Bruxelles marque de la déception sa première écoute — flirtant avec le désir de vouloir couper court. Et pourtant, même lorsque Warsky formule la possibilité de fuir, Si vous m’entendez arrêtez-moi, le disque tourne encore. Pour ne pas passer à côté de sa véritable valeur, il sera nécessaire de se familiariser avec cette sensibilité approximative, mais juste. Alors, l’artisanat de ce « Traître » pourra dévoiler, au delà de sa fallacieuse simplicité, une profonde et ludique éloquence.

Cette dernière se traduit notamment dans les jeux de composition influençant tant la reprise des codes entre les titres mêmes qu’à une tradition externe. Ainsi, « Bruxelles, capitale de l’Europe » répond à « Think Of Me » par l’usage de la musique orientale selon une double perspective d’adhésion et de distanciation qui, respectivement, produit une valorisation du morceau et son pendant parodique. Entre les deux, « Water » dresse un espace intermédiaire dont la poétique aquatique figure la frontière perméable. Quant à « Marre de Tout », respectant la continuité des hymnes ras-le-bolistes, il pousse le vice à son paroxysme en apposant sur plusieurs modulations de structure travaillées, un ton blasé. Les langues alternent et les finalités s’échangent : « Las Cinco de la Tarde » traduit une complainte de García Lorca quand « Boys Will Be Boys » explose en kitschitude électronique. Si ces schèmes ludiques peuvent être rapidement perçus, d’autres s’expriment plus finement : « Think Of Me » et l’« Autobiographie » narquoise se filent sur un seul accord, obligeant l'exécutant à renouveler les possibilités de variation. Bien des calculs que certains ramèneraient au cynisme de production, mais un spectre de sensibilité, pourfendant les froides stratégies, traverse les titres jusqu’à la fermeture divine de « God is a Woman », dont la grâce bancale sacre l’œuvre.

Bruxelles sort avec succès de la lutte périlleuse des contraires, sans jamais révéler l’intégralité de ses mystères, répétant toujours les surprises de ses tensions. Une réussite d’autant plus légitime que les effets de ce choix risqué agissent avec intérêt sur l’auditeur, oscillant entre enchantement et exaspération, comme ils définissent l’album lui-même, parvenu singulièrement à se placer entre la plaie et le couteau.