Broken Politics

Neneh Cherry

Smalltown Supersound  |  2018
8 / 10
par Maxime  |  le 27 novembre 2018

Plutôt que de céder aux sirènes de l’ultra consommation façon Black Friday, il est peut-être temps de se recentrer sur ce qui est important : les gens qu’on aime, les gens qui dorment dehors, la musique qui s’indigne. Celle qui s’ancre en nous et qui nous hante. Celle de Neneh Cherry coche ces deux dernières cases, et Broken Politics, son dernier album sorti il y a quelques semaines, est peut-être le sommet d’une discographie parfois mésestimée. Car la Suédoise, belle-fille du trompettiste Don Cherry, n’a jamais cédé à la facilité : des collaborations de jeunesse avec Massive Attack aux reprises jazz de Suicide avec le groupe The Thing, Neneh Cherry n’a eu cesse de croiser hip-hop, soul et musique électronique tout en cherchant à en toucher les frontières - et à les dépasser.

Ce nouvel album est le cinquième de sa carrière, auquel il faut pour être exhaustif ajouter les deux Cirkus, excellente formation du début de la première moitié des années 2000 dont à peu près personne ne se souvient aujourd’hui, ainsi que l’album (free) jazz The Cherry Thing de 2012. Il s’agit également du second disque de rang entièrement produit par Kieran Hebden alias Four Tet, dont la constance dans la qualité n’a d’égale que la justesse dans le choix de ses partenaires. Pour cette seconde collaboration, après Blank Project donc en 2014, l'anglais à la patte reconnaissable entre mille compose un tapis musical exemplaire, terrain de jeu parfait pour la diva suédoise. Et si leur première collaboration était déjà une franche réussite, nerveuse, Broken Politics enfonce le clou sur des rythmiques souvent plus nuancées.

Les singles de l’album qui nous avaient été envoyés en éclaireur étaient prometteurs : "Kong", co-produit par 3D de Massive Attack, "Shot Gun Shack" et "Natural Skin Deep" nous avaient teasé la galette de bien belle manière. Mais son écoute d’une traite est encore plus gratifiante pour l’auditeur, qui peut apprécier le fond du discours d’une chanteuse au propos toujours sobre, mais engagée comme rarement. Piste après piste, Cherry nous sort le cul de notre petit canapé bien au chaud pour nous forcer à tourner les yeux vers l’enfer que vivent les réfugiés en Europe, vers l’absurdité des armes à feu qui ne servent à rien sinon à nous entretuer. On est cependant loin de ressentir les prémices de la gerbe froide que peut nous foutre l’état du monde aujourd’hui. Au contraire, si l’on est malmené à l’écoute de Broken Politics, on est aussi accompagné : la chanteuse ne se veut pas moralisatrice et partage sa rage froide plutôt que de donner des leçons.

Ce propos sombre est servi en contrepoint par une production lumineuse absolument impeccable, et l'écoute au casque permet d’apprécier les bruissements des percussions, les discrètes notes de xylophones et les choeurs à tiroirs qui servent des grooves bien troussés, mais ne volent jamais la vedette à la chanteuse. Celle-ci joue d’une grande amplitude dans ses interprétations, du spoken-word voilé de "Faster Than The Truth" à la nasale pleine de défi de "Shot Gun Shack". On oscille entre dub enfumé (impossible de ne pas redire que "Kong" est une track incroyable) et ballades décharnées ("Synchronised Devotion", "Slow Release"). La conclusion "Soldier", sur une prod' qui rappelle les plus beaux moments du dernier Four Tet, ne laisse pas place au doute : ce soldat, c’est la chanteuse elle même, féministe comme toujours, résistante comme jamais. Le disque, complexe et entier, se révèle être le pinacle d’une artiste qui fait plus que survivre au temps qui passe : elle le toise, le défie, pour finalement en faire son servant. Salutaire et bluffant. 

Le goût des autres :