Bright Green Field

Squid

Warp  |  2021
8 / 10
par Jeff  |  le 7 mai 2021

La page Wikipédia de Dan Carey se lit autant comme un putain de parcours sans faute qu’une sévère montée en puissance. Ses débuts à l’entame des noughties furent discrets certes, mais quand ils se font pour le compte de Franz Ferdinand, Hot Chip ou Sia, cela veut quand même dire quelque chose. Et puis l’air de rien, à cette époque, il a produit et écrit (avec Emiliana Torrini) un des meilleurs titres de la carrière de Kylie Minogue. Mais c’est précisément à partir du moment où Dan Carey prend ses distances avec les majors que sa trajectoire adopte une courbe ascendante que plus rien n’allait pouvoir freiner, et qui en fait aujourd’hui un producteur indispensable à la bonne santé du rock britannique.

Car non content de travailler main dans la main avec TOY, Fontaines D.C. ou Kae Tempest, avec son label Speedy Wunderground, il a contribué à façonner l’identité sonore de groupes qui se seraient peut-être pris les pieds dans le tapis s'ils n’avaient pas fait la rencontre du gourou londonien. Ces trois groupes se nomment Black Country, New Road, black midi et Squid. Et tous les trois se démarquent par une musique dont l'ambition arty exige un sens de la mesure parfois incompatible avec cette fougue post-adolescente bien compréhensible. Si BCNR a déjà passé son examen avec les félicitations du jury en début d’année, et si le verdict est attendu prochainement pour black midi, c’est aujourd’hui à Squid de passer son grand oral, et pas n’importe où puisque le groupe s’est fait débaucher par Warp.

Et cette chronologie du hasard est juste parfaite. Des trois groupes précités, Black Country, New Road est peut-être celui qui prend le moins de risques en adaptant aux goûts du fan d’indie rock de 2021 une formule brevetée par Slint dans les années 90. À l’opposé de ce spectre, black midi multiplie les couches et les expérimentations pour un résultat éminemment clivant dès qu’il s’éloigne du format single. Et au milieu, on trouve Squid et son post-punk débridé mais accessible, qui s’en va piocher gaiment chez Neu!, les Talking Heads ou XTC, et incarné au premier chef par un batteur / chanteur du nom de Ollie Judge. Et dire qu’il capte une grosse partie de l’attention avec son jeu nerveux et ses saillies braillardes n’est pas exagéré. Depuis les débuts du groupe, c’est l’énergie folle qu’il déploie qui structure la musique de Squid, et ce premier album ne dérogera pas à cette règle.

Cette manière de fonctionner est d’autant plus remarquable que l’instrument structurant est aussi le plus fonctionnel et utilitaire dans la façon dont tout groupe normalement constitué pense sa musique. Les claviers, les cuivres ou ce bon vieux riff de guitare, des éléments qui ne manquent certainement pas sur Bright Green Field, ont bien plus d’attrait pour l’oreille lambda ; pour autant, tous semblent se mettre au service de la dictature rythmique imposée par un Ollie Judge qui met le reste du groupe au pas – sauf peut-être sur le long final de « Boy Racers », sans intérêt sur un disque qui fait le choix d’avancer avec le pied écrasé sur le champignon – tous les morceaux balancés en éclaireur allaient dans ce sens, et le reste de l'album réserve encore de belles surprises, à l’image d’un de ce « Peel St. » parfaitement ramassé et résumé parfait de l’ADN du groupe de Brighton.

Et Dan Carey dans tout cela ? On en revient à l’ordre et la structure qu’une musique comme celle de Squid exige pour ne pas sombrer dans la bouillie prétentieuse. Et il ne fait ici aucun doute que Dan Carey y est pour quelque chose, et que son implication dans le travail du groupe a été totale – d’ailleurs, il lui arrive d’accompagner le groupe sur scène, et de se fondre dans cette masse qu’il a pris un réel plaisir à malaxer. Son travail est d’autant plus formidable qu’il se confronte souvent à des entités dont on ne doute pas un seul instant de la forte personnalité et des idées bien arrêtées, mais qui à chaque fois acceptent qu’il faille autant donner que recevoir. En même temps, les états de service de Dan Carey parlent pour lui, et ce n’est pas ce Bright Green Field qui va inverser la tendance.

Le goût des autres :