Black Panties

R. Kelly

RCA Records  |  2013
6 / 10
par David V  |  le 20 décembre 2013

Les catastrophes les plus dévastatrices peuvent devenir les catalyseurs d'avancées surprenantes. Si les horreurs de la seconde guerre mondiale ont accéléré les découvertes dans le domaine militaire et industriel, il y a un autre champ d'action de l'homme qui a connu un développement spectaculaire après la boucherie de 40-45 : la psychiatrie. Le déferlement d'un grand nombre de personnes atteintes de troubles dus au choc de la guerre a fourni au personnel médical l'occasion d'améliorer ses observations et de boulverser les paradigmes régissant la compréhension des phénomènes mentaux. Cela s'est traduit par la naissance d'une véritable nomenclature scientifique, décrivant des entités discrètes avec un haut degré de précision et de reproductibilité. Quelques années plus tard, les progrès techniques de l'imagerie ont permis de corréler les diagnostics externes avec une cartographie fonctionnelle du système nerveux central. La psychiatrie prenait réellement son envol. C'en était fini du temps où on pouvait grouper les déviants sous le terme de "fous" et les laisser gambader dans des asiles en leur donnant juste une baffe de temps en temps pour calmer leurs nerfs. Il s'agissait désormais de soigner les malades.

Peut-on soigner R. Kelly ? Il est permis d'en douter. Il y a pourtant eu quelques tentatives, et ce dès le début de sa carrière. Y avait-il de l'hyperactivité au niveau du striatum ? Des anomalies des récepteurs glutamatergiques au plus profond du lobe frontal ? Les hauts responsables du label Jive (aujourd'hui RCA) n'ont jamais pu clairement savoir quel était la cause de l'instabilité cérébrale du jeune chanteur. Pour mieux comprendre, il aurait fallu du calme, du temps et tous les trésors de la médecine. Mais comme le gamin était incroyablement doué et produisait avec une étonnante facilité des hits à répétition, les grises mines de la direction s'occupèrent plus de reprendre des couleurs vert-dollar que d'aider à l'amélioration de son état mental. La fuite en avant pouvait commencer. Les bizarreries crépitantes des ses circuits neuronaux poussaient le jeune Robert Kelly dans des processus de pensée paradoxalement erratiques et obsessionnels qui créativement se traduisaient par une capacité d'adaptation musicale hors du commun et une propension à ne parler que de chair en fusion. Quand la machine tendait à surchauffer, il fallait d'urgence procéder à des scéances d'électrochocs qui faisaient baisser temporairement le frétillement nerveux sans toutefois régler le problème à la source. C'est pendant ce genre de période que Kelly pouvait paraître presque commun et produire le terne Happy People/U Saved Me (2004) avant que ses neurones ne se remettent à pétiller d'idées malades et géniales pour accoucher du cycle Trapped in the Closet (2005). Nous voilà en 2013, les deux derniers albums (Love Letter et Write Me Back) ayant été de correctes et tristes déclamations de santé, ce n'était donc qu'une question de temps pour que le bordel des interférences ne revienne dans sa tête et nous livre un album de pure dinguerie.

Black Panties est donc le disque du retour à la folie. Quels en sont les symptômes évidents ? Une tendance pathologique à la répétition qui s'accentue encore : ici la presque totalité des chansons parlent de sexe alors que sur l'immense Double Up en 2009, certaines parlaient encore de ce qui précède le sexe. Les activités plus si intimes sont évoquées de manière incroyablement directe ("Crazy Sex", "Show Ya P***y") ou un peu plus détournée ("Genius" dont vous devinez aisément l'épithète). À cette obsession compulsive s'ajoute une tendance à la rumination qui le mène à avoir des conversations avec lui-même ou à propos de lui-même. Sur "Prelude" il délire jusqu'à se téléphoner pour se faire écouter sa nouvelle chanson, sur "Lights On" il adresse d'étranges promesses libidineuses à une femme anonyme ("going to make your body sing and sound like R. Kelly's Greatest Hits"). Des bouffées d'angoisse égomaniaque le poussent à s'attribuer la responsabilité de toutes les naissances après 1990 ("Shut Up"). Sa conscience se met à flancher lors de moments plus émotionnels et finit par confondre le tout et les parties du tout ("Marry The P***y"). Toutes ces dissonances cognitives et autres dysfonctionnements du câblage intracrânien sont exprimés sur un format trop long (jusqu'à dix-neuf chansons sur certaines versions) mais servi par une très bonne production. À part un unique détour vers la soul plus classique (choeur suppliant, piano vindicatif et Fender Rhodes en tapisserie sur "Shut Up"), c'est clairement la tendance claustrophobique et lente du RN'B récent qui est privilégiée tout au long du disque. R apparaît sur des quantités gigantesques de basse atmosphérique, tantôt de manière agressive ("Cookie"), tantôt de manière festive ("Every Position"), toujours bien placé ("Legs Shakin'"). Quand ça tourne au plagiat de la nouvelle génération (Drake est plus qu'un influence sur "Deserve Better"), sa voix lui permet quand même de se démarquer et rester parfaitement unique. Cette voix qui toujours renseigne sur son état de dérangement autant qu'elle rend passionnant son goût pour les pyjamas Versace, ses doutes sur l'efficacité de la prière, une millième métaphore érotique, voire même le concept d'"italian hero sandwich of love".

Le grand danger est que la folie de Kellz est contagieuse. On a vu des gens sérieux tout lâcher pour passer le reste de leur existence à chanter "Trapped in The Closet" dans des pianos-bars miteux de villes en décadence. Ne vous étonnez pas si dans quelques jours vous vous retrouvez sans boulot et à la rue. La perte de certains mécanismes de contrôle du langage vous aura fait chanter "send you into shock when I touch you with my tazer-tongue" à votre supérieure hiérarchique. De mauvais croisements inter-hémisphériques et votre copine vous aura entendu répéter plusieurs fois de suite "bitch, shut up now and brush your teeth". Vous êtes prévenus.

Le goût des autres :