Black Love

Sarkodie

Sarkcess – 2019
par Yoofat, le 27 janvier 2020
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Au Ghana, l'année 2019 a été marquée par ce que le gouvernement a appelé "The year of return". Pour "célébrer" les 400 ans de l'arrivée des premiers Africains sur les terres nord-américaines, un appel formel a été passé à toute la diaspora africaine à "rentrer à la maison". Une manière de montrer que le monde ne se limite pas qu'aux grandes puissances occidentales, celles-là mêmes qui insultent, maltraitent et assassinent régulièrement les hommes au taux de mélanine trop élevé. Une manière aussi, de montrer qu'une nouvelle voie est possible, que le "rentrez chez vous" véhément peut se transformer en un "rentrons chez nous" chaleureux. 

Grâce au Year of return, les commerçants d'Accra, notamment, ont profité des riches afros-Américains venus fuir Trump pour faire flamber leurs prix, au détriment des locaux, et certains visiteurs ont même profité du contexte socio-économique avantageux pour monter leur propre business plus aisément qu'aux States, tout en en faisant profiter l'économie ghanéenne. Le rapprochement politico-culturel est certainement appréciable, mais l'union entre les Africains d'ailleurs et ceux étant restés sur place ne date pas de 2019. Déjà au début des années 2000 les Ghanéens portaient la casquette des Yankees au-dessus des durags et s'inspiraient du hip-hop pour concevoir ce qu'on appelle aujourd'hui le Hip Life, notamment porté par le groupe culte qu'est VIP.

Vint ensuite l'époque Views : qu'on l'aime ou qu'on le déteste - en général, c'est un peu des deux -, Drake a largement participé au couronnement de l'afrobeat en s'inspirant très librement de Wizkid et plus particulièrement de la nouvelle scène nigériane. Ajoutez à cela l'acquittement oklm d'un assassin avéré, l'arrivée au pouvoir d'un personnage tout droit sorti des tréfonds de South Park dont les discours sur la tolérance ressemblent à une musique de Didier Super et PAF ! Pour l'afro-américain lambda, c'est, presque par défaut, que l'Afrique devient le nouvel eldorado. Même l'évolution capillaire de Jay-Z et de Beyoncé peut en témoigner. 

Ce qu'il y a d'intéressant chez Sarkodie, c'est que lui n'a jamais vraiment cherché à s'imposer à l'international. Issu d'une génération antérieure à celle des Burna Boy ou des Zlatan, le rappeur ghanéen s'est vite rendu compte que chercher à exploser à l'étranger n'était pas rentable, en plus d'être particulièrement compliqué lorsqu'on rappe, certes en anglais, mais également dans le dialecte Twi. Plutôt que d'attendre un coup de fil de Drake, Sarkodie a mené sa barque seul et, en une décennie, il s'est imposé comme l'un des véritables patrons de l'industrie musicale africaine. Certes apprécié partout en Afrique, le natif de Tema est surtout le héros local qui écrit ses textes en gardant cela en tête. Son cinquième album solo, Black Love, ne déroge pas à la règle. Le curseur indiqué par le titre se recentre sur les relations amoureuses telles que sa communauté se les représente. 

Bien que la direction musicale de Black Love s'apparente à de l'afrobeat, Sarkodie ne délaisse pas ses flows rap au profit de mélodies sirupeuses. Sa technicité est toujours présente, bien que largement plus aérée que sur ses précédents projets. À travers quinze pistes, le rappeur raconte ses peines de cœur, déclare sa flamme, en outre, récite son ode à l'amour, et ce, sans commettre la moindre faute. Si lui ne chante pas, ses nombreux invités enrichissent les émotions transcrites par le rappeur. À ce jeu-là, c'est la Ghanéenne Sista Afia qui tire son épingle du jeu, la faute au refrain déchirant de "Broken Heart".

Plus qu'un simple nouvel album du saint-patron local, Black Love permet de voir la nouvelle scène d'Afrique de l'Ouest à l'œuvre, ceux qui, un jour, seront peut-être invités sur More Life 2. Sorti à la fin de l'année 2019, "The year of return" donc, Black Love est également la preuve que l'excellence africaine n'est pas un vain slogan et que la nouvelle vitalité du Motherland, au moins sur le plan culturel, est bien réelle.