Becoming (Music from the Netflix Original Documentary)

Kamasi Washington

Young Turks  |  2020
6 / 10
par Nicolas F.  |  le 20 mai 2020

À l’heure où notre monde part en vrille, savoir que le bureau ovale est occupé par un insondable idiot et un porte-manteau nommé Melania n’incite pas à l’optimisme, mais plutôt à la nostalgie : celle d’un temps pas si lointain où siégeait sur ce même trône le duo le plus classe de l’histoire des couples présidentiels. L’Amérique de Barack Obama n’était pourtant pas non plus le paradis, mais l’homme incarnait le renouveau, l’espoir, la diversité et surtout un mérite que des millions de dollars ne peuvent acheter. À ses côtés, son épouse Michelle a également marqué les esprits en dépoussiérant le rôle ultra-protocolaire de Première dame. Après son autobiographie publiée en 2018, voici son destin de femme hors du commun raconté sur Netflix dans Becoming, un documentaire intimiste retraçant sa vie et ses convictions.

Pour l’habillage musical, Netflix a mis le paquet en s’offrant les services d’un des plus talentueux jazzmen du pays, j’ai nommé Kamasi Washington, géant du saxophone, et figure tutélaire, bankable et inspirante du renouveau jazz outre-Atlantique. Pour Becoming, le musicien choisit de mettre de côté sa propension à l’étirement. Exit donc les triples albums homériques et les morceaux d’un quart d’heure, place à la concision.

L’exercice de la bande originale oblige en effet à s’adapter à un espace-temps dicté par l’image, et l’émotion doit être appuyée sans détour. Ainsi cet album ne dure qu’une demi-heure pour quinze morceaux (faites le calcul, c’est pas lourd) et s’apparente davantage à une compilation de petits interludes. Sur le fond en revanche, rien ne surprend vraiment et la plupart des titres auraient d’ailleurs pu figurer sur Heaven and Earth en 2018. Kamasi Washington ne change pas sa recette et tombe au surplus dans une certaine consensualité, d’autant plus regrettable quand on sait ce qu’il a dans le coffre.

Musique élitiste pour les uns ou d’ascenseur pour d’autres, le jazz souffre de stéréotypes marqués et malheureusement, cette bande originale donne raison au second car, il faut bien l’admettre, on s’ennuie parfois un peu, voire beaucoup sur le trop kitsch « I am becoming ». Pour autant, ce disque n’est pas scandaleux, loin de là, et certains morceaux sont même de belles réussites comme « Take in the Story » où le sax soprano se substitue judicieusement au ténor, les funky « Southside V.2 », « The Rhythm Changes » et surtout « Announcement » qui lorgne vers le disco, et « Provocation », joliment orchestré au point d'évoquer bizarrement le « There’s a World » de Neil Young.

Pour le profane ou ceux que la dissonance et les solos à rallonge rebutent, Becoming peut être une bonne surprise. Pour les fidèles du saxophoniste en revanche, l’écoute n’apportera pas grand-chose de neuf. Un disque un poil formaté donc auquel on préfère les autoroutes de The Epic (2015) ou le mésestimé Harmony of Difference (2017). Tout cela me ferait presque oublier qu’il s’agit d’une B.O. et que, si son seul but était de coller aux images et au sujet sans faire d’ombre à la grande Michelle, sans doute la mission est-elle réussie. À écouter donc... sur Netflix.