Bandiera Di Carta

Tomaga & Pierre Bastien

Other People  |  2019
9 / 10
par Émile  |  le 25 septembre 2019

Plus les années passent, plus Tomaga nécessite d’être défini en dehors du cadre rock-psyché dont il est issu. Les années The Oscillation sont loin derrière (même si le groupe joue toujours), et le « side project » est devenu une force à part entière dans l’horizon musical qui s’offre à nous en 2019. Doucement, à son rythme, le groupe produit des EPs, albums et performances, si bien qu’aujourd’hui, c’est une œuvre qui commence à se matérialiser, une œuvre belle et immense, à laquelle on se met à penser en termes de postérité.

En fait, c’est rassurant d’avoir un groupe comme Tomaga, qui produit cette musique en même temps qu’on vit. Le duo formé par Tom Relleen et Valentina Magaletti est toujours en pleine période de curiosité. Testant, inventant, s’amusant, Tomaga joue avec la musique en restant dans leur spectre tout en ne s’imposant aucune contrainte. Entre des esthétiques kraut, bruitiste ou trip-hop, la navigation est moins incertaine qu’errante, au beau sens du voyageur qui aime le voyage sans se soucier d’un objectif à atteindre à un endroit précis. Une musique nomade, un parcours sonore.

Et pour sa dernière aventure, le duo s’est embarqué avec le capitaine Pierre Bastien. Si Relleen et Magaletti aiment bricoler musicalement, lui aime bricoler tout court. Le Français est un fou du marteau et de la corde, et sur le modèle de John Cage, a pris le parti de faire une musique qui existe avant même qu’elle soit jouée. La conception des instruments, leur construction, tout ce processus est déjà un rapport à la musique, une musique sans musique, qui trouve son caractère essentiel dans ces retrouvailles avec l’utilisation d’un outil que les mains de l’artiste ont conçu intégralement. Pour bien se rendre compte, on vous conseille de jeter un œil à son célèbre Mecanium.

Mais alors, c’est quoi, une « Bandiera Di Carta » ? Une bannière blanche, faite de papier, un drapeau incolore. Cette bannière, c’est peut-être celle qui veut briser les autres bannières, franchir les frontières en les faisant se dissoudre, celle d’une paix inquiète de ce qui l’entoure. En tout cas, si elle est le drapeau de quelque pays, elle l’est de celui de l’étrangeté. La musique tribale, planante et percussive de Tomaga prend un tout nouvel envol avec la matérialité du travail de Pierre Bastien. Les synthés de Relleen, qui tendaient déjà tenir en équilibre une musicalité et une répétition de clapotis, sont doublés par les machines, elles-mêmes soutenues par la batterie de Magaletti. Cette harmonie finement travaillée élabore une tension dans laquelle on entend flotter cette bandiera di carta aux vents de la création. De l’agressif « The Meeting » au surréaliste « Machines With Ideas », du programmatique « Bandiera Di Carta » au concret « Circles In The Ruins », chaque titre est une trajectoire de la caravane mécanique qui s’aventure à travers la musique, la bannière en poupe.

Avec cette collaboration, le ludisme de Tomaga, sa répétition, son sens de la performance live, tout prend sens. Si les disques partagés sont souvent pour les artistes une façon de « faire autre chose », ici, il s’agit bien de plonger au coeur de ce qu’on décèle être l’âme de Tomaga. Un jeu stupéfiant, un regard toujours jeune sur le monde et les sons, et une capacité à l’étonnement dont on aimerait qu’elle fasse école.