B-Sides

The Coral

 |  2020
9 / 10
par Jeff  |  le 17 novembre 2020

Vous êtes prévenus : on va vous parler de faces B, qui sont à la musique ce que la filmographie de Steven Soderbergh est au septième art - une énorme loterie. En l'occurrence, deux heures et trente minutes de musique « inédite » pondue par un groupe qui, en 2020, est aussi cool qu’une paire de Palladium ou un Cynar à l’apéro. Car oui, à une époque où les tubes se font sur TikTok et le streaming règne sans partage, The Coral et ses mélodies taillées au cordeau, c’est la B.O. rêvée de la génération boomer. Entamer cette chronique, c’est donc mettre les pieds dans un objet dont l’effet repoussoir est inversement proportionnel à la qualité du contenu. Car oui, à notre grande surprise, The Coral a sorti l’un des meilleurs disques de 2020.

En même temps, on ne la fait pas aux vieux sachants qui nous lisent sur leur écran malgré un début de cataracte : si The Coral a goûté aux joies du succès avec « Dreaming of You » en 2002, ce passage par la case mainstream avait tout de l'accident de parcours pour un groupe autant en phase avec son époque qu'un spectacle au Puy du Fou, et qui au mieux aurait pu espérer cartonner à une époque où les défenseurs d’une certaine pop anglaise comme The La’s faisaient les choux gras du NME et de Q Magazine. Mais dans une année où The Libertines et The Streets captaient toute l’attention, il ne faisait aucun doute que le groupe et sa pop-folk psyché allaient vite passer aux oubliettes de la hype à moins d’un changement de cap radical, qu’ils se sont échinés à refuser sur les huit albums qui ont suivi – le dernier en date, Move Through the Dawn, est sorti en 2018 dans une belle indifférence.

B-Sides ne ment pas sur ses intentions : foutre dans un seul et même espace toutes les faces B d’une formation qui n’a jamais été avare en inédits sur les nombreux singles et EPs qu’elle a édités tout au long de sa carrière. Riche de 45 titres, cette compilation ne mérite bien évidemment pas qu’on l’analyse par le menu détail au risque de définitivement perdre celles et ceux qui ont déjà eu le courage d’arriver aussi loin dans cette chronique. Par contre, il est indispensable de souligner combien The Coral était (et est, jusqu'à preuve du contraire) un groupe méticuleux, perfectionniste et d’une régularité effrayante. Car si pour la plupart des groupes des titres ne finissent pas sur un album pour une bonne raison (spoiler alert, ça tient dans 99% des cas à la qualité de l’écriture), on peut imaginer de sacrées passes d’armes pour établir des tracklisting définitifs chez les Anglais. C’est bien simple : à quelques exceptions près, qui tiennent sur le doigt d’une main, tout ici est digne de n’importe quel album de leur impeccable discographie, et tout renvoie à l’image d’orfèvres qui leur a toujours collé à la peau. En outre, The Coral n’ayant jamais collé à une quelconque mode pour rester fidèle à un idéal artistique plutôt ancré dans années 60 et 70, il se dégage de cette monumentale collection une uniformité qui était absolument indispensable vu le menu proposé. À l’arrivée, rien ne dépasse, tout est d’une fluidité exemplaire, et on arrive au bout de ces 2 heures et 30 minutes d’écoute dans un état de plénitude et de satisfaction inespéré.

Au moment de noter le disque, l’envie de lui coller la note maximale est tentante : parvenir à briller sur un tel exercice relève du tour de force. Mais notre enthousiasme a été clairement douché par la façon dont The Coral nous a refourgué ses fonds de tiroir : une sortie discrète, sans le moindre effet d’annonce d’abord - probablement parce qu'aucun label n'en a voulu. Du « digital only » ensuite quand on sait que l’amateur lambda du groupe a plutôt le profil du mélomane qui accepte de manger des coquillettes pendant une semaine si c’est le prix à payer pour s’offrir un beau double gatefold 180 grammes de son groupe favori. Et enfin, 45 titres pour plus de 150 minutes de faces B, c’est saper le moral du plus motivé des fans, quand bien même ceux-ci regretteront bien vite leur réticence initiale. Bref, un beau 9 punitif comme on les aime.