Architecte

DA Uzi

Rec. 118  |  2020
6 / 10
par Yoofat  |  le 4 mai 2020

Il serait très compliqué, en ce début de décennie, de dégager une tendance majoritaire dans le rap français, car il y a à peu près autant de MCs en France qu'il y a de demandes pour obtenir un masque de protection FFP2. Néanmoins, s'il fallait tenter d'en dégager une, on remarquerait que recopier le style de Ninho est devenu presque aussi courant que recopier celui de Booba au début des années 2010. Les Belges et leur possession de balle à 61% en savent quelque chose : en France, on mise peu sur la création, mais on est quand même champions du monde.

Avec sa mixtape intitulée Mexico, sortie l'an dernier, il était évident que DA Uzi avait bien compris où se situait la tendance, et n'hésitait pas à en emprunter les codes. Le projet, qui se voulait être une simple démonstration de la valeur du Sevranais, cochait péniblement les cases du rappeur estampillé "street", mais ne faisait guère plus. A l'instar d'un Kalash Criminel avec La Fosse aux Lions, il faut croire que la différence entre mixtape et album a également un sens pour DA Uzi.

Mexico laissait tout de même entrevoir la qualité d'interprète de DA Uzi, à comparer à celle d'un Nessbeal ou d'une Diam's. L'entièreté du rappeur est bien plus visible dans Architecte, son premier véritable album. Alors oui, là encore, DA Uzi coche quasiment toutes les cases du rappeur estampillé "street", de la nostalgie des barrettes vendues à celles du nouveau riche rêvant d'Audemars Piguet et de belles voitures. Néanmoins, DA Uzi n'est pas exactement un nouveau riche comme les autres, car bien plus bavard et plus entier que la plupart de ses confrères. 

Les morceaux les plus radio friendly exécutés avec ses copains Maes et Ninho n'ont quasiment aucun intérêt, sinon démontrer qu'il peut lui-même créer ses refrains afin de mieux coller à l'esthétique de son album. Car sur ces morceaux, DA Uzi est dans la retenue : les joyaux d'Architecte se trouvent dans les pistes en solo, là où le MC semble presque perdre le contrôle de son propre être. L'ancien taulard dissémine des références étant véritablement les siennes, qu'elles soient populaires ou non. Lorsqu'on parle de relations hommes-femmes, DA Uzi ne cite pas les "avions de chasse" habituels que peuvent être Eva Mendes ou Jennifer Lopez. L'homme n'a d'yeux que pour Camila Cabello. Si l'on parle chansons, ce n'est ni la carrière de Dr. Dre ou celle de Mobb Deep sur laquelle il prend exemple, mais sur celles de Hélène Segara ou Daniel Balavoine. Quelques petits détails qui parlent plus que certaines musiques et qui, malgré tout, le rendent plutôt attachant.

Si on parle séries, DA Uzi vogue, comme tous les rappeurs français, sur Netflix mais sans pour autant tomber dans les spanismes à outrance (Lacrim, on te voit). Plutôt que de jeter des fleurs à l'inconditionnel Narcos, le rappeur de Sevran s'imagine dans le Garrison des Peaky Blinders en tant que leader du clan Shelby ; solitaire, marqué à vie par les épreuves qu'il a eu à traverser, abandonné par son père et cherchant donc à gagner beaucoup d'argent pour sa famille et ce, par tous les moyens nécessaires. DA Uzi est particulièrement captivant dans "Tommy Shelby", morceau qui lui permet de faire preuve d'introspection tout en prenant les traits de la fiction. Le temps qui passe est un facteur important, tant dans la la série britannique que dans cet album. Les erreurs du passé appartiennent au passé, et il est maintenant temps de gommer les imperfections d'antan. DA Uzi rêve d'un ailleurs idyllique dans "Autre part", d'un futur sans les mauvaises habitudes d'aujourd'hui dans "Du passé au futur". Néanmoins, les imperfections restent et alimentent la vie d'un homme bien plus complexe qu'il pouvait en avoir l'air au prime abord. 

Sevran est bien la capitale de la trap française, mais là encore, DA Uzi n'est vraiment pas comme les autres. Bien loin des ressemblances stylistiques avec d'autres franciliens, on sent beaucoup de Marseille en lui, notamment dans ce côté "à coeur ouvert" qui rappelle parfois aux (pas si) bon souvenirs de Psy 4 de La Rime. En plus des influences susmentionnés de Diam's et Nessbeal, il en va sans dire que le porte-drapeau de ce rap pur et sans concession sera, qui l'eût cru, Sevranais.