Antidote

Shay

Capitol Music France  |  2019
7 / 10
par Yoofat  |  le 13 juin 2019

Qu'est-ce qu'Antidote ? C'est l'histoire d'un rêve fou dans lequel une femme sexy serait prise au sérieux et dont le message serait entendu malgré ses formes généreuses. L'histoire d'une femme qui a terriblement envie de s'exprimer et qui va finir par le faire en dépit de ce que le patriarcat impose. L'histoire d'une femme qui rappe, qui, comme Dany Dan, préfère les grosses choses, et qui se permet d'avoir la même ambition que ses confrères masculins. Une histoire d'un banal affligeant si elle se déroulait aux États-Unis mais dont le développement du scénario est tout à fait inédit dans le territoire franco-belge.

Des ébauches de cette histoire ont déjà été écrites par d'autres rappeuses, toutes très différentes les unes des autres, de Liza Monet à ORTIES, mais rien à faire. Impossible de s'exprimer sans provoquer indignation et réactions outrées des auditeurs d'un rap "traditionnel" où le plaisir sexuel n'est réservé qu'aux hommes. Ce ne sont d'ailleurs pas que de sombres anonymes qui s'offusquent ; rappelons-nous des bons mots qu'avait eu notre Cyprien national pour qualifier la musique de Liza Monet ou de la légèreté douteuse de notre propre site pour critiquer la Sextape de Antha et Kincy. S'il avait fallu parler de Jolie Garce, premier galop d'essai de Shay, la critique eut été beaucoup plus compliquée tant le projet manquait de substance et de personnalité. Certes sauvé par quelques fulgurances et le tube qu'a été "PMW", ce premier album est lacunaire, sans véritable défaut car sans véritable personnalité. Shay était un personnage quelconque, une rappeuse médiocre invoquant des zumbas interchangeables de manière relativement efficace.

Est-ce qu'Antidote aurait été le même album si le "AyewGate" n'avait pas eu lieu ? Accusée à tort d'avoir vendu son corps au joueur de football André Ayew contre une grosse somme d'argent et une voiture, Shay devient la risée de Twitter à l'été 2017. Tout baigne pour le capitaine de l'équipe nationale ghanéenne, bien évidemment. Victime de sa communication et surtout de l'esprit détraqué des internautes, Shay prend du recul, n'utilise plus les réseaux sociaux et finit même par s'éloigner du 92i, la faute à des différends artistiques entre elle et les autres membres du label. C'est sans doute grâce à cette étape difficile que la nièce de Tabu Ley Rocherau a su faire le plein de ce dont sa musique avait besoin : de la réflexion, de l'audace et un style tranché. Et c'est exactement ce qui compose Antidote.

L'intro à elle seule est plus assertive que le premier album entier de Shay. "Jolie" est un coup de poing dans la figure, un morceau fleuve, écrit à la première personne et dans lequel la Bruxelloise donne le ton d'un album qui ne s'excusera pas d'être ce qu'il est. Son masque tombe et dévoile une femme tant attirée par le son des armes à feux que par celui de la machine à billets, une femme au cœur froid, aux idées noires mais dont les rêves et les idéaux demeurent miraculeusement immaculés. Pas le temps pour les niaiseries et les histoires de cœurs brisés, sinon sur quelques mélodies peu inspirées ("Désillusions" ou "Coeur Wanted") ; Shay revendique son amour pour la solitude et le gain de temps apporté par cette dernière. La rappeuse prend son temps, se permet de douter, de pleurer, de rire et de hurler dans cet album aux voix plurielles. Extrêmement bien accompagnée par l'équipe de producteurs de son frère, Le Motif, Shay rayonne d'autant plus grâce aux intonations très justes qu'elle trouve systématiquement sur des productions originales et un rendu ingénieusement mixé.    

Comme sur Jolie Garce, Shay n'est pas la plus impressionnante des rappeuses et, cette fois-ci, ne peut s'appuyer sur un gros tube populaire. Pourtant, Antidote est un bond en avant pour elle, tant dans la construction d'un véritable album que dans la façon de raconter son histoire. Tantôt provocatrice (bien que très loin de ses consœurs américaines), tantôt sensible, Shay parvient toujours à être captivante, notamment sur la deuxième partie du projet. Ce dernier se conclut avec le regard plein d'espoir et de douceur que la Belge pose sur sa ville. Rêveuse et mélancolique à la fois, Shay fait le souhait de s'enfuir des nuits sans fin de "BXL" et de sortir ses habitants de la misère qui leur est promise, à l'instar d'Emma avec sa bande d'orphelins dans The Promised Neverland. Ce qui est sûr, c'est que cet album décomplexera de nombreuses femmes et pourrait être un phare salutaire dans un océan noir. Si Jolie Garce était Grace Field House, sans fioritures mais condamnant à une mort certaine, Antidote représenterait alors la forêt entourant l'orphelinat du manga de Kaiu Shirai et de Posuka Demizu, terriblement dangereuse, mais follement excitante. Place à l'aventure.