Angel Tears in Sunlight

Pauline Anna Strom

RVNG Intl.  |  2021
9 / 10
par Émile  |  le 26 mars 2021

C’est drôle de se dire que seuls les phénomènes extérieurs nous informent du passage du temps. La poussière sur notre peau quand on passe la main sur un meuble, une fêlure qui paraît plus large au coin d’un œil vieillissant. L’évidence de se dire que, sans les sens, nous ne nous sentirions pas même vieillir ne parvient jamais à se substituer au choc émotionnel que cette pensée provoque sur notre rapport au monde.

Que penser alors de cette petite fille, née le 1er octobre 1946 en Louisiane, découvrant l’existence de la musique dans un sursaut provoqué par l’orgue de l’église locale ? Cette petite fille, elle est décédée le 13 décembre dernier. Elle s’appelait Pauline Anna Strom et elle avait 74 ans. Aveugle de naissance, elle a consacré sa vie à la musique, à en faire, en parler, en produire. Pour elle, le son du Yamaha DX7 n’était pas simplement un mode d’expression ou un loisir, c’était sa façon de cartographier le réel.

Elle sort un album de musique électronique très avant-gardiste en 1982 : Trans-Millenia Consort. Ensuite, quelques cassettes, peu distribuées et re-découvertes assez récemment par RVNG Intl. qui régalent les fans d'ambient et de new age. À partir de la fin des années 1980, elle ne compose plus rien de nouveau pour le grand public. Il y a peu pourtant, un nouveau disque de l'artiste a été publié, Angel Tears in Sunlight. Le premier en trente ans, mais également le dernier. Je ne sais pas si elle avait envie d’entendre quelqu'un parler de sa musique, si elle attendait la sortie de l'album ou si le simple fait de l’avoir composé lui suffisait, mais j’ai quand même eu envie d’écrire quelque chose pour lui rendre hommage.

Le fait que sa musique ait en apparence si peu changé en quarante ans pourrait être interprété comme une incapacité à vivre dans son époque, ou à se renouveler, mais ce serait probablement se fourvoyer. La musique de Pauline Anna Strom est son langage intime. Elle s’en sert pour penser à son corps, interroger ses sentiments ou visualiser ses souvenirs. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on parlait d’une stabilité esthétique « en apparence ». À l’écoute, les neuf pistes qui constituent Angel Tears in Sunlight semblent réserver un secret glissé dans les détails. Chaque morceau est à comprendre comme une petite planète, possédant une vie en surface et toute une série de constructions célestes, sous-marines, souterraines. On tente de se concentrer, de fermer les yeux, mais plus on cherche à cerner leurs profondeurs, plus elles nous échappent.

C’est que paradoxalement, tout monde cohérent possède quelque chose d’infini dans les réponses que ses parties s’offrent les unes aux autres. L’air, l’espace, la terre, s’expriment ici dans un va-et-vient permanent avec le temps. Voilà ce fameux « Marking Time », superbe construction mentale dans laquelle Pauline Anna Strom marque littéralement le passage du temps en nous en offrant la plus belle définition sonore qui soit : la régularité dans la variation, la transformation dans la répétition. L’harmonie prend le dessus, mais une tension angoissante se tient comme prête à attaquer ; c’est la lente métamorphose du monde peinte avec des fréquences.

Au milieu de ces allégories auditives, Angel Tears in Sunlight est aussi tout simplement le récit d’une vie. Certaines perceptions très fines sont devenues des souvenirs, puis les souvenirs sont devenus des sculptures sonores. C’est le cas de ces « Small Reptiles on the Forest Floor », ou de ce très touchant « Eighteen Beautiful Memories », qu’on écoute comme un flux de conscience, naviguant sans but au fil de la mémoire devant des morceaux de vie devenus flous. Reste ce morceau dont on est incapable de déceler le sens. « I still hope » flotte au milieu du disque, petite œuvre qui semble presque inachevée. Était-ce une promesse rigide et de longue date qu’elle s’était faite de continuer à composer ? Ou bien une pensée saisie dans sa fugacité et retranscrite incomplète ? Probablement aucune des deux, mais je suis content qu’elle m’ait fait penser à tout ça.

C’est la relation qu’on pourra avoir avec elle désormais, qui avait été si discrète pendant des années, et que le hasard réduira au silence pour toujours. Un disque de chevet, une figure achevée mais toujours complexe, capable de nous imposer une pensée intermittente et pourtant essentielle : écoutez, pendant qu’il est temps.

Le goût des autres :