Amorama

Sunareht

Paradoxe Club  |  2021
8 / 10
par Aurélien  |  le 30 avril 2021

Il y a des titres dont on garde un souvenir ému, sans trop savoir pourquoi. "Hyul" de Sunareht est de ceux-là. "Hyul", ce sont cinq minutes de house syncopée, et une grosse mèche qui s'éteint pile au moment où on attendait la déflagration. En fait, c’est probablement cette frustration qui en fait un morceau aussi obsédant, aussi félin dans son ambition de ne pas donner à l’auditeur ce feu d’artifice qu’il pense inévitable. En même temps, pourrait-il en être autrement venant d’un mec qui, à chaque fois qu’il revoit l’Impasse, croise les doigts pour que Carlito Brigante échappe à son destin, pourtant révélé dès les premières secondes de film ?

Il y a quelques mois, j'utilisais le terme "supernova" pour décrire la musique du producteur parisien. Je crois avoir vu juste : Sunareht maîtrise à la perfection ce bégaiement céleste où la boucle est reine : elle est refrain, devient couplet, puis ritournelle, puis à nouveau refrain. La boucle se boucle, sacrifiant ses qualités mélodiques pour se muer en matériau brut qui offre son propre récit, épouse les silences et fait bouger les lignes jusqu’à devenir insaisissable. Chez Sunareht, si la boucle peut être dansante comme chez Surkin ou Lorenzo Senni (à qui on l’a maintes fois comparé), elle se contente la plupart de temps de se loger durablement dans le cortex de l’auditeur et de tisser sa toile sur plusieurs minutes, jusqu’à provoquer ce puissant sentiment de transe, d’abandon tout entier à la machine.

Voilà la drôle de description qui nous vient à l’esprit, après plusieurs semaines à laisser le premier album du Parisien gamberger dans un coin de nos cerveaux : avec Amorama, on a le sentiment d’avoir affaire à un langage de robot qui se traduit dans une musique de club qui n’en a que le nom – car ce lieu qu'elle convoque est probablement trop futuriste pour nos esprits du passé. À une certaine époque, on aurait parlé d’Intelligent Dance Music (IDM) pour classer pareil OVNI. La vérité, c’est que l’intelligence n’a plus rien à voir dans tout cela : il n’y aucune forme d’intellect dans la façon dont Amorama vomit ses ritournelles et laisse cavaler ses boîtes à rythmes. Il y a juste de la classe, pas mal de retenue, et autant l’avouer, encore pas mal d’incompréhension face à ce huit fresques furieuses. La seule chose que l’on sait traduire un tant soit peu concrètement, c’est l’excitation qu’elles procurent, et cette radicalité qui nous ramène à nos premières expériences en club, et aux sensations après lesquelles j'ai couru toute ma vie après m’être pris "Radio Fireworks" ou le premier album de Para One en pleine tronche à l’aube de la vingtaine.

Si ce voyage dans les entrailles de la machine qui rave est intense dans sa façon de faire entrer nos neurones dans un état second, il s’en est fallu de peu pour qu’Amorama soit un coup d’épée dans l’eau. Il n’en sera rien : le funambule aux manettes du disque a compris qu'il était vain de jouer la montre pour que tout tienne soigneusement debout. En lieu et place d'une proposition indigeste, on a donc droit à trente-cinq minutes de pure extase. Amorama étire le temps, le court-circuite, et nous rappelle combien la musique n’est qu’une affaire de boucles. Car si Sunareht a si peu à voir avec le Daft Punk ou le Aphex Twin des années 90, il porte malgré tout en lui cette même inspi d’ailleurs, cette même soif de mettre de la beauté dans la sauvagerie, de penser la musique du futur (presque) sans le faire exprès. La preuve avec cet objet unique et obsédant, nouveau coup d'éclat à mettre à l'actif du collectif Paradoxe Club, qui en fait énormément pour la club music des années 2020.