All My Heroes Are Cornballs

JPEGMAFIA

EQT Recordings  |  2019
8 / 10
par Noé  |  le 19 septembre 2019

À une époque où les nouvelles méthodes de promotion entourant la sortie d’un album font autant parler que la musique elle-même, la nouvelle sortie de JPEGMAFIA n’a probablement pas dû se glisser dans votre timeline. Pour cause, le rappeur n’a pas intégré à son plan marketing la privatisation d’une compagnie de VTC ou la diffusion exclusive d’un film promotionnel lors d’une séance unique en salle. Afin d’accompagner la sortie de All My Heroes Are Cornballs, son troisième album, le rappeur de Baltimore a préféré filmer ses amis et collaborateurs envoyer des scuds sur sa nouvelle livraison. Si résumé comme ça, le plan promo ressemble à un mauvais titre d’article putaclic, la manière de mettre en scène des conversations avec des types comme James Blake, Kenny Beats ou encore Jeff Tweedy  est tout simplement revigorante. On assiste en effet à des discussions de copains parlant musique, et qui résument à elles-seules la sincérité d’un artiste qui n’a pas juste envie d’être différent pour remplir le cahier des charges d’un plan de com’ du rappeur_2019.txt. 

À l’image de Veteran, son précédent projet dont on vous vantait les mérites l’année dernière, le nouvel effort du Californien s’inscrit dans une catégorie fourre-tout qu’on appelle, à tort ou raison, « rap expérimental ». Dans la famille des albums de rap inclassables, l’album de Barrington Hendricks nous rappelle alors le désarçonnant Some Rap Songs proposé par Earl Sweatshirt en fin d’année dernière. Le membre de Odd Future avait livré un projet ovni de 15 pistes dépassant rarement les deux minutes chacune et aux transitions parfois aussi abruptes que la descente de Jean-Louis Borloo au salon de l’agriculture.

Bien que les univers des deux artistes soient relativement différents, le point commun entre Earl et JPEG se situe dans leur volonté de s’affranchir des formats imposés par l’industrie, de déconstruire le schéma habituel couplet / prérefrain / refrain. Tenez-vous le donc pour dit, vous ne trouverez pas sur le projet de JPEGMAFIA un énième hook chanté de Ty Dolla Sign derrière un couplet Quavo en pilote automatique. Attendez-vous plutôt à être bousculé par un projet où l’enchaînement entre les morceaux est délibérément flou et les sonorités volontairement dissonantes. La musique de Peggy évolue en rupture, alternant tantôt entre un interlude criard (« JPEGMAFIA TYPE BEAT ») et une cover ambitieuse de « No Scrubs » de TLC (« BasicBitchTearGas »).  Si la forme du projet va sûrement en décourager plus d’un, on ne  saurait que vous encourager à persévérer. La musique de JPEGMAFIA se digère, s’appréhende et puise surtout son inspiration dans une multitude d’influences que l’artiste absorbe sans jamais bêtement recracher.

Comme son précédent album, la quasi-totalité de la production de All My Heroes Are Cornballs est à mettre au crédit du MC. Une manière de façonner un univers que l’artiste n’a jamais aussi bien maîtrisé, mais également pour marcher dans les traces de Kanye West, son artiste préféré. Si la filiation avec Yeezy n’apparaît pas aussi prégnante à l’écoute de la musique de JPEGMAFIA, on reconnaît néanmoins ce même amour pour l’expérimentation sur les textures et les sample. Une fois cette idée en tête, comment ne pas tirer un parallèle entre la brutalité d’un titre comme « PRONE! » et les productions froides d’un Kanye dans sa période Yeezus.  En superposant les couches parfois jusqu’à l’excès, la première écoute apparaît dans premier temps aussi cohérente que la garde-robe d’une prof d’espagnol. Pourtant, les écoutes passant, le patchwork proposé par l’artiste prend tout son sens au travers des thématiques convoquées par l’artiste.  Dans « Beta Male Strategies », JPEG traîte brillamment de la question de l’anonymat sur internet et de la place des « keyboard warriors », zombies sans visage errant sur le net et déversant leur haine dans la marre aux connards qu'est Twitter. 

Un an après la sortie de Veteran et quelques semaines avant la sortie du nouveau Danny Brown (sur lequel il figure), on se dit qu’à défaut de vendre, le rap de weirdoes a peut-être plus des choses à dire que le rap de boulevard. On pourrait continuer à tenter de vous en convaincre encore sur quelques paragraphes, mais il est des albums qui se passent parfois bien d’être défini avec des mots pour laisser un peu plus de place à l’écoute.