Air Mès et Hermax

Butter Bullets

Liqwid Crack  |  2017
9 / 10
par Aurélien  |  le 18 janvier 2018

On ne le dira jamais assez, mais Butter Bullets sont des pionniers. Et c'est autant une bénédiction qu'une malédiction: s'amuser loin des sentiers balisés est rarement synonyme de départ en fanfare. C'est même tout le contraire puisque, dans ces pages, on a souvent davantage évoqué Sidisid et Dela pour leur démarche plutôt que pour la réelle qualité de leur disques, souvent irrégulière. Ce qui n'a pas empêché leur Memento Mori de récolter un vrai succès d'estime il y a trois ans, même s'il semble leur avoir valu d'être marginalisés par le public rap généraliste. Une différence que Butter Bullets ne semble pourtant pas cultiver, car des sous-sols de Memphis jusqu'aux cages d'escalier de Grigny, leur connaissance du rap est totale, et gravée dans l'ADN de leur musique. Et ce y compris lorsqu'elle se traduit dans une musique qui prend plaisir à mettre en valeur des influences éloignées du terreau rap - ils ont quand même samplé Burzum et Inigo Kennedy. A ce titre, le tandem fait partie de ces vrais amoureux de la musique, de ceux qui n'hésitent pas à faire bouger les lignes à chaque nouveau projet.

Car Butter Bullets, ce sont avant tout deux esthètes intelligents, et cela se ressent dans leur travail de beatmakers: par le soin apporté à leurs disques mais aussi à leurs productions pour des personnalités de la Neochrome Infanterie, ils sont devenus des trendsetters, donnant un ton et du relief à un collectif de rappeurs parfois peu regardants sur la qualité des productions. Plus récemment, sous la bannière Ténébreuse Musique, le tandem a même offert au tonton Alkpote le premier rôle d'un disque qui s'exprime dans un écrin davantage indie. Un disque en forme de performance artistique à la Pace Gallery, enregistré en à peine deux séances, et financé par un KissKissBankBank qui a surtout servi à payer de gros grammes de white widow et une épatante variété de fromages en guise d'essence créatrice. La franchouillardise à son meilleur en somme, au service d'un disque unique, inclassable.

Un épisode de leur discographie qui sera prophétique puisque Sidisid et Dela ont compris qu'il n'y a que dans l'urgence qu'ils sont les plus pertinents, car c'est la spontanéité qui les empêche de perdre le fil de leurs projets. C'est ce qui leur permet ici de maintenir une respiration salutaire, notamment en remettant l'instrumentale au premier plan, quitte à ce qu'elle ne devienne par moments le seul featuring à s'offrir. Des featurings justement, il y en a peu. Et pour cause: dans leur volonté de laisser parler la musique, le tandem nous rappelle aux entreprises de TripleGo dans leur passionnant 2020. On y retrouve ce plaisir d'évacuer le rap de ses attraits purement lyricaux pour mieux le transformer en une musique d'ambiance vaporeuse et rampante. Si la proposition est incomparable, l'ensemble réussit à s'illustrer dans une espèce de "beau bizarre" qui n'est pas marqué du sceau de la perfection, mais qui s'équilibre dans une logique qui ne répond qu'aux codes auxquels la paire a toujours prêté allégeance. 

Imaginez un peu John Carpenter et ses claviers aux manettes d'un disque de rap: il y a de fortes chances que le résultat ressemble à Air Mès et Hermax. Ce cinquième album est une réussite totale, un patchwork d'atmosphères synthétiques de haut vol, et qui tient toutes ses promesses. En aérant le propos, le tandem parvient enfin à proposer un produit lisible et franchement solide. On se dit même que c'est la première fois qu'il réussit à graver sur disque une proposition aussi maîtrisée, sans jamais trahir son goût pour l'audace. A l'arrivée, on est au moins convaincus d'une chose: si Air Mès et Hermax est un disque davantage destinés aux bacs de la FIAC que ceux de la FNAC, il est surtout un indispensable de l'année rap français 2017.

Le goût des autres :