Adios Bahamas

Népal

Triple 4 Gear  |  2020
8 / 10
par Yoofat  |  le 6 février 2020

Il y a sur la pochette d'Adios Bahamas une quête d'hybridité évidente. Avons-nous là affaire à un ninja, à un nomade, à un extra-terrestre ? La réponse se trouve dans les questions. À l'instar de sa consœur américaine Leikeli47Népal ne portait pas seulement le masque par pudeur; il servait non pas à dissimuler une identité, mais à en embrasser plusieurs afin d'enrichir son existence et donc sa musique. La dimension du "jeu" est présente dans les représentations de Népal, mais elles étayent le "je" et le complexifient énormément.

Son décès, annoncé le 20 novembre 2019 par ses proches, intervient deux mois avant le tragique accident d'hélicoptère qui a coûté la vie à Kobe Bryant ainsi qu'à sa fille Gianna et à d'autres proches de la famille. Si tout semble opposer le Black Mamba, saint-patron de la cité des Anges et épicentre des spotlights du Staples Center durant 20 années, et Master Splinter, roi des sous-terrains parisiens, cultivant son art dans l'ombre de la Ville Lumière, cet album devrait nous démontrer que, comme bien souvent, les contraires tendent à s'attirer. 

Qu'est-ce que la douleur ? La fatigue, l'épuisement, le sentiment d'avoir nos forces qui nous abandonnent ? S'il y a plusieurs façons de l'appréhender, il n'y a qu'une seule issue lorsque la Mamba Mentality nous hante et fait de nous un monstre de perfectionnisme et un romantique au savoir illimité dans son domaine. La douleur n'est qu'une étape, un passage obligatoire, impossible à esquiver bien que terriblement difficile à surmonter. Les blessures à répétition de Kobe Bryant auraient pu le faire douter, auraient pu le faire dévier de la trajectoire... Dans le cas de Népal, le doute et la douleur se matérialisent par le choix de vie purement marginal que lui et ses copains de la 75e session ont choisi d'emprunter, aux antipodes de ce qu'on attend des gens bien rangés. Voir ses congénères enfiler un costume et se plier aux règles normatives de la société occidentale  le dégoûte et dégoûtait déjà ses compères Sheldon et Sanka en 2018... 

On ne souffre jamais pour rien. On souffre pour une raison. On souffre pour nos rêves d'enfants, ceux censés disparaître une fois que le raisonnement de l'époque évince l'onirisme juvénile qui nous habite depuis toujours. Il y en aura toujours pour tenter de nous convaincre de la "bonne" marche à suivre, mais comment pourrait-on considérer un jugement bon si celui-ci ne vient pas de nous-mêmes ? La vérité n'est pas un mirage, elle ne vit pas dans le discours des bien-pensants ou dans les bons mots d'un voisin de palier. Non. La vérité se trouve en face de soi. Nul besoin de paniquer quand on y est préparé.  

Aérien et technique à la fois, puisant principalement son inspiration du Texas sous lean de Paul Wall et de la culture japonaise dans son ensemble, Adios Bahamas est une belle synthèse des errances nocturnes contées par Népal sur 444 nuits, 445ème nuit et KKSHISENS8. Si l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt pour les sarkozystes convaincus, dans l'univers de Népal, il appartient nécessairement à ceux qui se couchent tard, traînent dans la ville en quête d'idéal et font le tour des mêmes quartiers comme si leur réflexion mimait le trajet parcouru. C'est sans doute la raison pour laquelle il n'y a pas de "New Friends" dans la tracklist, mais les amis de toujours que sont 3010, Di-Meh ou, bien sûr, Doums, son binôme dans la formation 2Fingz

Force est de constater, néanmoins que l'on avance peu lorsque l'on se fixe sur cet itinéraire aussi sinueux que circulaire. Mais on avance dans la bonne direction ; dans celle que le cœur nous guide et rien d'autre. C'est là alors que le jeu devient sérieux et qu'il apporte encore plus que l'excitation juvénile... Il apporte tout ce qui devrait faire vibrer notre être. L'argent, les bagues, les belles choses qui vont avec sont un plus. Ce qui fait vibrer, c'est cette sensation de se sentir en vie, de se battre pour quelque chose de plus grand que soi, faire vibrer les auditeurs/spectateurs et les inspirer à suivre la même voie que nous. À ne pas être des pions dans l'échiquier, mais des rois. Et pas dans un échiquier. Le royaume de Népal s'étend aussi loin que sa musique se propage, plus loin que le 75, plus loin qu'en Île-de-France, partout où la résilience se solidifie une fois que les douze coups de minuit ont sonné. Se battre contre l'ennemi une fois que celui-ci est reconnu... Kobe Bryant approves this message.