A Day In The Life : Impressions Of Pepper

Various Artists

Impulse! Records  |  2018
9 / 10
par Émile  |  le 27 décembre 2018

Cette année, on a beaucoup parlé de la nouvelle vague du jazz. Qu'est-ce qui nous avait mis la puce à l'oreille ? Des tournées à n'en plus finir, des albums largement relayés par les médias, et une énergie qui semblait se renouveler sans tirer du côté de l'électronique ou du hip-hop. Est-ce qu'on regrette de s'être emballé ? Tout va tellement vite, qu'on s'est évidemment posé la question. Mais il y a certains disques qui ne trompent pas. Par-delà les histoires de hype, par-delà la fougue publicitaire de certains labels anglais et la démédiatisation de pleins d'autres qui mériteraient qu'on parle d'eux, c'est Impulse! Records qui a réussi à placer le disque qu'il fallait, au moment où il le fallait.

La fin du mois de novembre a en effet vu paraître A Day In The Life : Impressions Of Pepper, un album de reprise de l'intouchable Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles, morceau par morceau, confiant chacun de ces mythiques titres à un artiste de la nouvelle génération du jazz. Une drôle d'idée peut-être, mais le genre de drôle d'idée qu'on adore, car elle trace des confluences impromptues et relie les points selon un dessin nouveau, nous forçant à nous poser les bonnes questions.

Qu'est-ce que le jazz doit aux Beatles ? A priori pas grand chose. Et pourtant internet regorge de compilations de ce genre. Cela va de la mixtape très cheap faisant du vocal smooth jazz avec tout ce qu'elle croise à des artistes plus sérieux – mais très old school - mettant la main à la pâte, comme Biréli Lagrène, Nils Landgren, Sylvain Luc ou même Larry Corryell. Il y a donc quelque chose de pertinent pour le jazz dans la discographie des Beatles, que les artistes travaillant avec Impulse auront également repéré. Ce quelque chose, il y a fort à parier que c'est la mélodie. Étonnant à la première écoute, car les refrains des Fab Four résonnent dans de nombreux styles, mais rarement dans le jazz. Posons-nous toutefois cette question : qui est le groupe dont le travail pop de la ligne de chant a influencé toute la musique post-60's, de Pierre Henry à Jean-Michel Jarre ? Les Beatles, bien évidemment.

Et bien que centré sur l'improvisation dans l'imaginaire collectif, le jazz s'est toujours construit autour de thèmes, et il n'y a d'improvisation que sur un thème qui, par sa particularité dans le jeu musical du jazz, se doit d'être synthétique et percutant. Cela ressort parfaitement sur la compilation d'Impulse. De nombreuses reprises du disque fonctionnent en extrayant les parcours mélodiques des morceaux originels, et en les replaçant sur une grille plus complexe et tourmentée. Un des plus beaux exemples : le « Being For The Benefit Of Mr. Kite ! » du harpiste new-yorkais Brandee Younger. Après l'introduction, le morceau des Beatles échappe quelque peu à l'auditeur, le travail d'harmonisation se complexifiant, mais une chose ne se perd jamais : ce superbe thème que les cuivres et bois reprennent, par vagues, en arrière-plan, reconnaissable parmi les improvisations et à travers des dizaines d'harmonisations possibles. Même chose, mais dans une version plus virulente, avec le « Lovely Rita » du bassiste de Kamasi Washington, Miles Mosley : on extrait le thème et on construit ce qu'on veut avec.

Il faut dire que le jazz, par sa capacité à modeler, déconstruire, déchirer et recoller tout ce qu'il écoute, trouve dans les Beatles un terrain de jeu fascinant, entre la puissance des thèmes et l'aspect pré-découpé des structures et des voix, surtout sur Sgt Pepper Lonely Heart's Club Band ! Pourquoi cet album est-il parfois considéré comme le plus grand album de tous les temps ? Parce que ce n'est pas qu'un album. Sgt Pepper est une encyclopédie, un recueil de patrons capables de modeler plusieurs générations de musiques populaires. Chaque morceau est un monde duquel des genres entiers peuvent se sustenter, en se nourrissant du somptueux syncrétisme de la folie et de la douceur qui y règne, en s'abreuvant de cette joie créatrice qui ne sera jamais out of fashion, car elle dépasse toutes les modes. Tout cela, le disque d'Impulse nous le fait comprendre en proposant des « impressions » de l'album, des tableaux sonores de ce qu'il a été capable de produire sur tous ces jazzmen contemporains. La musique de transe pour Onyx Collective, le caractère mélodique de la percussion pour Antonio Sanchez, une continuité dans l'histoire du jazz et du blues pour Sullivan Fortner, un jazz plus pop et dansant pour Shabaka and The Ancestors : tous ne font que rendre aux Beatles ce qu'ils en ont reçu.

En revenant d'Inde, le groupe le plus célèbre de l'histoire avait arrêté les tournées pour pouvoir se concentrer sur un projet très conscient de révolution de la pop. Être capable de voir cette révolution et d'en faire une petite reprise en jazz, voilà chose facile. Mais même en 2018, construire un disque si honnête et si pur à propos du concept même d'influence, qu'on y verrait une continuité organique avec le chef d'œuvre des Beatles et qu'on y redécouvrirait des choses, c'est une rare merveille.