85 To Africa

Jidenna

Epic Records  |  2019
7 / 10
par Yoofat  |  le 11 septembre 2019

1962. La répression des afro-américains est parfaitement institutionnalisée, la souffrance et la colère gronde malgré Martin Luther King ou Malcolm X, et des Noirs du pays de l'Oncle Sam décident même de plier bagage. Les USA, tu les aimes ou tu les quittes, et la regrettée Maya Angelou entame une phase de désamour profonde pour son pays raciste lorsqu'elle s'envole pour le Ghana. 

En 2019, rien n'est plus vraiment pareil et pourtant, rien n'a vraiment changé non plus. L'élection d'Obama, les talk shows d'Oprah Winfrey ou l'insigne "Black Excellence" intronisé par Kanye West et Jay-Z permettent aux USA de faire peau neuve en surface, mais la répression est toujours réelle, soutenue par une histoire penchant naturellement vers la haine anti-noire. C'est dans ce contexte que Jidenna, le mec qui a fait "Classic Man", est expulsé de la villa qu'il louait dans le but de concevoir son album. Ce dernier s'en va néanmoins faire une tournée qui se termine en Afrique quelques mois après l'élection de Donald Trump. Une chance pour lui, puisque Jidenna se trouvait déjà en quelque sorte à la maison. 

En 1962, l'exode de la grande poétesse américaine Maya Angelou prit la forme d'un livre de voyages, sobrement intitulé Un billet d'avion pour l'Afrique. Naturellement, les différences entre son mode de vie occidental et celui plus traditionnel des Libériens et Ghanéens prend une place importante dans le récit, mais bien heureusement, son carnet de voyage unit bien plus qu'il ne sépare. L'Afrique unit toute cette diaspora disséminée aux quatre coins du globe et qui, globalement, souffre du regard des autres. Ladite diaspora ne pose son regard que de manière épisodique sur l'Afrique, elle qui souffre pourtant d'une infinité de maux.

"Sur tous les continents du monde, les miens sont dans l'mal" rappait Dosseh, mais on flex quand même. Depuis que Drake, Rihanna ou Kendrick Lamar ont légitimé les sonorités africaines et les ont rendu pop en pompant allègrement Wizkid ou Tiwa Savage, le monde entier se met à l'heure africaine, emprunte le rythme de la diaspora et de nombreux albums (le dernier Goldlink ou les B.O du Roi Lion et de Black Panther) tentent d'unifier le son africain à travers le monde, parlant alors d'un concept révolutionnaire - venez on leur dit pas, aux cainris, pour la Mafia K'1 Fry.

Quelques mois après l'élection de Trump, Jidenna décide donc de s'installer dans un endroit où il ne sera pas expulsé. Il voyage partout sur le continent de Lucy (Afrique du Sud, Mozambique, Swaziland, Nigeria, Ghana) et en ressort grandi ; ne se sent plus comme une minorité raciale mais comme un membre à part entière d'une énorme tribu. 85 to Africa sera, il l'espère, son point de ralliement. 

85 to Africa est donc la version contemporaine du livre de Maya Angelou. Il incorpore de manière in medias res des éléments très afro-américains, une trap quadrillée et martiale, avant de lui faire rencontrer une vitalité africaine via la highlife et l'afropop. L'idée n'est pas de snober la culture à laquelle on appartient pour s'approprier les seuls codes africains, mais bien d'unir les deux afin de devenir un membre de la tribu de Jidenna, soit un homme noir prêt à changer le monde. Comme Maya Angelou à son retour d'Accra dans le bouquin. Dans 85 to Africa, on va chercher à lier le matérialisme américain au concept des "Sou Sou", pour en faire jouir le plus de monde possible, par exemple. Plus que les sonorités déjà visitées par certains de ses confrères cités plus haut, c'est le vocabulaire du rappeur qui authentifie la démarche, bien plus qu'un énième featuring avec Burna Boy

Depuis ses premiers projets, à l'époque où il s'habillait encore comme un pimp sorti tout droit de Superfly, Jidenna souffre d'une inconstance folle. Si celle-ci pouvait globalement s'expliquer par une absence de fil conducteur auparavant, elle n'est ici dû qu'à la faiblesse de sa plume. De ce fait, la partie trap de l'album manque terriblement de consistance et de punchlines. Mais c'est tout le contraire qui s'observe sur des morceaux afropop d'une audace tout à fait remarquable. "Vaporiza" ou "Jungle Fever" ne sont certes pas au niveau de "Bambi" sur son premier album, mais tout de même, on se dit ici que l'Afrique ne peut qu'être gagnante lorsque elle est représentée de la sorte.