50 Song Memoir

The Magnetic Fields

Nonesuch  |  2017
8 / 10
par Michael  |  le 16 mars 2017

Stephin Merritt a du mérite. Avoir l’audace de sortir en 2017 un quintuple album au concept audacieux (résumer à raison d'une chanson par an les 50 premières années de sa vie) n’est pas le genre de lubie que l’on validerait de prime abord. Gageure mégalomaniaque qui entonnera les pisse-vinaigres ou ceux qui ne connaissent ni l’œuvre ni le personnage. Pour nous qui faisons partie de ceux à qui la voix du chanteur des Magnetic Fields colle des frissons, il est impossible de critiquer cette entreprise. Car on le sait, et ce 50 Song Memoir vient nous le rappeler : les chansons de Merritt sont encore plus puissantes et magnifiques lorsqu’elles sont enserrées dans le cadre d’une trame prédéfinie, comme ce fut le cas avec les magiques 69 Love Songs, I et Distortion.

Merritt est un pointilliste, ou du moins un auteur/compositeur qui excelle lorsque son travail se diffuse davantage par petites touches de couleurs que par grands à-plats. Un songwriter faisant partie de ceux pour qui l’anecdotique, un simple détail, un souvenir banal, bref tout ce qui constitue la trivialité du quotidien en dit davantage sur l’être que de grandes fresques en alexandrins sur la grandeur et la décadence des sentiments humains.

Le procédé utilisé ici touche donc à la quintessence du style de Merritt, qui au-delà de livrer à l’auditeur de simples anecdotes ou du namedropping gratuit (le bonhomme a quand même croisé du beau monde si l’on en juge par l’interview donnée récemment à Libération). Pour illustrer la multitude de miniatures dépeintes ici, on citera le souvenir précoce d’un chat enfermé dans une boîte (« 68 A Cat Called Dionysus »), celui d’un concert du Jefferson AirplaneGrace Slick s’en prend à l’armée américaine en pleine guerre du Vietnam (« 70 They're Killing Children Over There »), les premiers mouvements de hanche sur une compile de tubes 70's (« 76 Hustle 76 »), le voyage fantasmatique à Londres en pleine vague Nouveaux Romantiques (« 80 London by Jetpack »), des guêtres plus volontiers traînées à la mythique Danceteria qu’en salle de classe (« 84 Danceteria! »), un hymne international pour tous les piliers de comptoir (« 02 Be True to Your Bar »), des retrouvailles avec un ancien amant qui ne se terminent pas comme prévues (« 03: The Ex And I »), Merritt parvenant même à chanter la notice d’utilisation d’un synthé et à le rendre presque dansant (« 81 How to Play the Synthesizer »).

Côté musique, la voix de Merritt est toujours aussi profonde, de celles plus habituées à côtoyer les abîmes que les cimes. Ce ton toujours détaché, entre ironie, sarcasme, cruauté et humour impitoyable laisse toujours filtrer, si l’on veut bien y prendre garde, une sensibilité et une acuité affective qui ne doivent pas être tous les jours faciles à vivre. Si les deux premiers disques et les souvenirs les plus anciens font la part belle aux textes les plus drôles et d’apparence les plus légers, le creux de la vague se situe probablement sur le troisième disque, couvrant la période 1986-1995. Sur les deux dernières galettes, on sent en revanche une nette inflexion du ton général, une certaine tendresse à peine voilée, et surtout une mélancolie plus nettement affichée, associée aux souvenirs les plus récents.

Comme s’en plaignait récemment leur chanteur, l’œuvre des Magnetic Fields est le plus souvent abordée via le prisme des textes (ce qui est difficilement répréhensible au vu de leur qualité et de leur importance dans l’histoire de la pop moderne), et on en oublierait presque qu'outre la voix si particulière et les qualités d’interprète de Merritt, celui-ci est également un orfèvre en mélodies doté d’un talent d’arrangeur hors-pair. Les orchestrations sont plus chaudes que par le passé, et les instruments fétiches toujours présents (ukulélé, synthé, boîte à rythme, guitares acoustiques, chœurs féminins). Mais l'ensemble est ici agrémenté de sons et de textures plus variés. Les mélodies sont quant à elles toujours aussi sublimes, d’une apparente facilité et pourtant sacrément alambiquées, tout en colimaçons.

Il est par ailleurs remarquable que pour la première fois dans l'histoire du groupe Merritt se soit chargé de toutes les parties vocales (hormis quelques chœurs épars) histoire sans doute de prendre encore plus à bras le corps une histoire qui est cette fois-ci avant tout la sienne - du moins de manière beaucoup plus explicite que par le passé. À travers ces cinquante nouvelles chansons, c'est bien plus que le passé de Merritt, petite star de l'indie pop, qui hante tous les textes. Non, ici il parvient, comme pour 69 Love Songs, à peindre une vaste fresque qui, comme tous les grands auteurs de l’intime, part toujours du particulier pour aborder finalement un propos plus général, voire universel.

Alors oui, ce quintuple album est sans doute inégal, mais au vu de la folle entreprise, cela n’est guère étonnant. On n’atteint pas aussi souvent les sommets qu’avec 69 Love Songs mais pour ceux qui, comme nous, ressortent très régulièrement cet album fétiche (du genre à vous accompagner une vie durant), on sait que les défauts ou les imperfections de celui-ci n’en mettent que mieux en valeur ses nombreuses qualités. Après deux derniers albums en demi-teinte (Realism et Love at the Bottom of the Sea), on est donc non seulement ravis de retrouver Merritt au mieux de ses capacités et de son inspiration, mais également de le voir confirmer ainsi par cette nouvelle somme une œuvre qui n’en devient que plus indispensable encore.