3.15.20

Childish Gambino

mcDJ ; RCA  |  2020
6 / 10
par Amaury  |  le 10 avril 2020

Après avoir claqué la note la plus élevée pour le travail colossal que représente le précédent disque de Childish Gambino, « Awaken My Love! », on doit vous avouer que nos attentes sur son nouvel album étaient plutôt grandes. D’autant plus que Donald Glover semble être un des artistes les plus hypés par les médias, alors même qu’il n’a pas produit d’œuvre véritablement marquante, en dehors de ses autres casquettes propres au cinéma. Les raisons de toutes les louanges grandiloquentes dont sa carrière mélodique fait l’objet nous échappent encore, et 3.15.20 ne viendra pas asseoir cette réputation qui entoure le rappeur depuis maintenant trop longtemps.

Pire, ce nouvel album se présente même avec une allure risible tellement il tente de s’emparer du style de ses homologues. On acceptait de louer l’artiste lorsqu’il célébrait avec intelligence son passé mélodico-culturel, pour le porter en avant sans prétention, on peut néanmoins difficilement le défendre lorsqu’il essaye de pomper comme de rien les copains. Mais soyons bienveillants, disons que Childish Gambino souhaite cette fois célébrer la musique de son temps, comme pourrait le suggérer la foule de caméos dont regorge le clip de « Feels Like Summer » : traverser ce sillon reviendrait ainsi à saluer les différents personnages qui se dressent dans le paysage musical contemporain. Une carte postale de notre époque. Pourtant, en acceptant cela, on ne parvient tout de même pas à se satisfaire. Difficile de rivaliser avec Steve Lacy, Solange, Bilal, BROCKHAMPTON, Frank Ocean, Mayer Hawthorne ou Kanye West.

Que « 32.22 » démarque par exemple le « Black Skinhead » de ce dernier avec efficacité passe, mais il le fait cependant sans une plus grande pertinence qu’un groupe de reprises perdu au fond d’un couloir de métro. Constat similaire pour la balade vocale sous filtre synthé que susurre « 39.28 ». La pochette vierge de 3.15.20 rappelle d’ailleurs celle du monument Yeezus, comme pour établir un dialogue entre les deux albums qui échangeraient leurs sons saturés, pollutions sonores et autres distorsions. Des esthétiques proches de celles que Frank Ocean mobilise sur Blonde, avec pour sa part un jeu subtil de vocodeur que Gambino échoue à imiter sur « 24.19 », car il ne se saisit pas de son rôle significatif par contraste. Tout comme la sortie de genre sur « 35.31 », au fil d’un rap dont la dynamique positive rayonne sur une instru plutôt rock, oublie de faire sens : Childish Gambino ne nous arrache pas les tripes dans leurs déchirures affectives contradictoires. Il se contente de jouer avec les codes de la musique.

« 12.38 » aurait dû nous avertir. Si le rappeur d’Atlanta prend une bonne tournure en vocalisant les manières de Bilal sur une production déstructurée et moderne, il réussit aussi à servir un flux smooth et posé tout aussi ennuyeux que la léthargique sœur Knowles. Plus sérieusement, la nu-soul prend un petit coup de jeunesse au passage et ce n’est pas plus mal, notamment grâce à la météorite que délivre Ink sur l’outro. Moins sérieusement, il faudrait confiner sans connexion internet les artistes qui ont la fâcheuse idée d’inviter le gel hydroalcoolique Ariana Grande sur une synth-pop aussi gluante que celle de « Time » ; ça sent l’hôpital et ça colle.

Malgré nos déceptions, il ne faudrait pas zapper les brillances du disque : « Algorhythm » ouvre ce dernier sur une scansion robotique hallucinante, avant de la dissoudre dans un refrain de boys band teinté par une soul commerciale façon Mayer Hawthorne. La distorsion est ici maîtrisée. Childish Gambino fait là ce qu’il sait faire de mieux : donner un cadre pop, une direction très perturbante à des émotions festives ; confondre les époques ; injecter le virus au cœur de la danse, avec sourire. Le R&B millénial de « 19.10 » en témoigne encore, quand « 53.49 » conclut le disque en martelant son rap alternatif brockahmptonesque parmi des élans funk fort doux. Oui, ces titres nous invitent à penser que Donald Glover possède en lui, pour sa carrière de rappeur, une part de génie.

Ainsi, Childish Gambino ne serait alors qu’une victime de sa réputation : le trop-plein de discours à son sujet parasite d’emblée l’approche de son œuvre, en effaçant l’humilité dont elle pourrait se parer. Sans cela, l’oreille innocente saurait s’enthousiasmer de ce disque fort appréciable et fort méritant au regard du travail qu’il abat, comme de ses effets. Néanmoins, quoi qu’on en pense, il y a de fortes chances qu’on oublie vite ce disque, puisqu’il ne tranche pas. Talent ou non, Childish Gambino s’apparente finalement au houmous de supermarché : tu te prends toujours pour un gourmet distingué quand t’en ramènes chez les potes, avant de te rappeler avec violence, à chaque dîner dans un Libanais, qu’il ne s’agissait en fait que d’une purée bien fade.

Le goût des autres :