3 O'clock

Blonde Redhead

Asa Wakuru  |  2017
7 / 10
par Michael  |  le 7 avril 2017

C’est indéniablement l’une des bonnes surprises de ce début d’année. Et autant l’avouer, on ne plaçait pas vraiment de gros espoirs sur un EP de Blonde Redhead trois ans après Barragán. Non pas que ce dernier fut mauvais, bien au contraire, mais on en venait à se dire que trois ans pour accoucher d’un EP de 4 titres cela sentait un peu la panne d’inspiration. Et la panne d’inspiration, ou la sortie accessoire juste histoire de lancer une tournée pour remplir le tiroir-caisse, c’est précisément le genre de choses que l’on a du mal à accepter venant de groupes que l’on apprécie particulièrement. Ces premières réticences passées, il aura bien fallu passer à l’écoute proprement dite et là, merveille, nos préjugés à la con se sont, une fois n’est pas coutume, bien ratatinés.

Deux grosses raisons à cela. La première et la plus évidente c’est que Kazu et les frères Pace ne se sont vraiment pas foutus de notre gueule en ressortant de vieux fonds de tiroirs de Barragán ou des versions « alternatives ». Non. Quatre titres certes, mais quatre titres originaux (si l'on fait exception de "Give Give", titre plus ancien mais qui trouve ici sa parfaite incarnation) et surtout excellents. Pas de ventre mou, pas l’ombre d’un fléchissement.

Alors certes, il est plus facile de garder cohérence et exigence qualitative sur un format court que sur la longueur d’un album, mais tout de même, il faut reconnaître qu’autant en termes d’écriture et de mélodie que de production, rien n’a été laissé au hasard et on retrouve dans ces quatre titres comme une vision miniature et concentrée de ce qui fait depuis le départ la musique des New-Yorkais. Bien entendu les choses ont énormément évolué depuis leur album éponyme sorti il y a déjà 23 ans (réédité d’ailleurs tout comme l’indispensable La Mia Vita Violenta), mais on retrouve toujours certains de ces traits si caractéristiques qui font de Blonde Redhead le genre de groupes que l’on peut identifier dès les premières secondes d'un titre.

Ces caractéristiques, ce sont bien entendu les voix de Kazu Makino et Amadeo Pace. Ce sont aussi une sensibilité et une mélancolie exacerbées, une attention toute particulière portée à la matière sonore, le jeu de batterie hors des sentiers battus de Simone Pace, et des constructions mélodiques récurrentes le plus souvent en arpèges mineurs descendants ou montants qui parviennent à prendre l’auditeur à contre-pied. En somme, un groupe qui a su développer une grammaire propre, mais toujours vivante, basée sur des éléments réduits, ces contraintes ayant toujours été surmontées, notamment avec une évolution sonore permanente. 

Il y a en effet un monde entre les deux premiers albums du groupe sortis sur Smells Like Records (le label de Steve Shelley, batteur de feu Sonic Youth), fortement empreints de bruitisme, de no wave et de leurs aînés précités, et les deux albums suivants sortis chez Touch and Go (Fake can Be Just As Good et In an Expression of the Inexpressible), pour lesquels le groupe désormais réduit au trio que nous connaissons actuellement assèche ses guitares, et les rends plus acides et plus tranchantes tout en faisant plus de place à la mélodie (pas un hasard si Guy Picciotto de Fugazi se chargera de la production du deuxième). Puis ce sera le carton et la reconnaissance à plus grande échelle avec ce qui reste comme deux albums fétiches pour les fans du groupe (Melody of Certain Damaged Lemons et Misery Is a Butterfly), deux madeleines de Proust qui, en adoucissant encore leur son, diversifiant et amplifiant la production (exit les guitares saturées et le feedback, bonjour cordes, claviers et mellotron), leur permirent d'assumer un côté plus pop, onirique, naïf et dramatique pour deux galettes qui demeurent à ce jour deux sources intarissables et indémodables de mélancolie postmoderne. Après un 23 qui ira puiser son influence sonore dans un versant plus shoegaze et un Penny Sparkle (sans doute le plus inégal de tous) lorgnant plus vers les sons électroniques, le groupe désormais signé chez 4AD semblait avoir déjà vécu autant de vies qu'un chat. Barragán nous aura montré que le trio approchant désormais de la cinquantaine avait encore de la ressource, la volonté et surtout la capacité de se renouveler pour ce qui est sans conteste un de leur albums les plus singuliers, où minimalisme et recherche instrumentale semblent avoir été les pierres angulaires.

3 O'Clock, on l'a déjà lu à droite à gauche chez certains confrères, évoquerait donc un certain retour en arrière, vers la période Misery Is a Butterfly, notamment pour son recours aux cordes et à une orchestration plus ample. Il y a effectivement un lien entre les deux puisque l'American Contemporary Music Orchestra qui a enregistré les parties de cordes n'est autre que l'ensemble qui a accompagné le groupe il y a quelques mois lors d'une mini-tournée pour laquelle Misery Is a Butterfly a été rejoué dans son intégralité. Ceci étant dit, la comparaison s'arrête là entre les deux disques. 3 O'Clock est l'œuvre d'un groupe plus mûr, et cela s'entend. La production laisse plus d'espace et de temps aux mélodies pour se dérouler et aller où bon leur semble. Surtout, ces quatre titres complètement cohérents développent chacun une facette particulière et de potentielles nouvelles pistes pour le futur : la temporalité très cinématographique, les cuivres de "Where Your Mind Wants to Go", un recours discret mais systématique aux percussions (dues au brésililen Mauro Refosco), là ou Simone semble s'être mis plus en retrait. Pointe également l'influence des musiques sud américaines ("Give Give"), et surtout, comme sur Barragán, un sens de la mise en espace. Chaque élément s'entend distinctement même sur les titres les plus chargés ("3 O'Clock" et "Golden Light"), et le groupe prend la liberté de s'affranchir du format chanson pour laisser libre court à des développements instrumentaux tout à fait bienvenus. Après cette très agréable surprise, on est donc en droit d'attendre un nouvel album du même acabit, même s'il faudra pour cela patienter, Kazu travaillant pour l'instant à l'écriture d'un album en solo, première parenthèse en solitaire en trente ans de carrière.