1994

Hamza

Warner  |  2017
8 / 10
par Aurélien  |  le 17 novembre 2017

Dans la saison six de Game of Thrones, le personnage d'Arya Stark fait son apprentissage au sein des Sans-Visage, une guilde d'assassins capables d'épouser de multiples identités pour parvenir à leurs fins - dézinguer des ennemis. Si Hamza était un personnage de la série HBO, il plaiderait lui aussi allégeance au Many-Faced God: le rappeur de Laeken incarne, d'une certaine manière, une forme de vide artistique qui se remplit au fil des tendances et des personnalités qu'il imite. En d'autres termes, il mise sur sa maîtrise totale des codes du rap US pour parler au plus grand nombre.

Ce (rap) jeu des sept erreurs, le belge ne l'a évidemment pas inventé. On se rappelle de cette anecdote racontée par James Murphy: s'excusant à demi-mot auprès de David Bowie pour avoir pompé tout son répertoire, il s'est vu répondre "You can’t steal from a thief, darling". Et très clairement, l'histoire donne souvent raison à ceux qui ont les épaules assez solides pour être des vitrines. Car par leur seule capacité à s’accaparer la matière sonore, et grâce à un formidable esprit de synthèse, ils parviennent à se réapproprier un son qui n'a jamais été le leur. Pour Hamza, c’est ce même constat qui prévaut: il exporte directement tout ce qui est excitant dans le rap américain, des gimmicks primaires de Rae Sremmurd jusqu'aux emprunts à la musique caribéenne d'October's Very Own. Et en un sens, sa carrière est infinie: tant que les tendances défileront, Hamza aura la possibilité de se métamorphoser, et d'adapter sa sauce à l'humeur du moment.

A l'instar du Thin White Duke, Hamza offre à chaque nouvelle plaque une nouvelle vision de son art: sur Zombie Life, il transformait un strip club en train fantôme, tandis que Santa Sauce était un beau bouquet de romances sous acide. Solide en solo, Hamza est logiquement devenu un faire-valoir précieux pour des gens comme Disiz La Peste ou Seth Gueko. Mais c'est seul que cet anti-héros brille le plus, que sa science du hook prend tout son sens. Car si Hamza n’est pas grand chose sans tendances, il reste un talentueux architecte: il sait construire des albums avec une vraie direction artistique. Et si sa signature sur une grosse structure comme Warner avait de quoi nous effrayer, 1994 est un disque qui se veut rassurant: le label n'a absolument pas l'intention de briser cette dynamique, et encore moins de brider ce hitmaker en puissance.

En ce sens, Hamza ne change pas ses habitudes: s'il se montre moins pimp et plus lover, loin de ses habitudes de goon vulgaire et maladroit, il continue de ne rien raconter. Mais il le fait tellement bien qu'on se demande si ce serait aussi intéressant s'il avait quelque chose à dire. Chaque mot, chaque référence atteint sa cible, et en grand prince du rap Google translate, il passe du français à l'anglais pour que ça rime - K-Maro likes ça.  Si son écriture est plus soutenue, c'est aussi parce que la musique qui l'accompagne a gagné en lisibilité. On pourrait même s'amuser à dresser un inventaire assez complet des différents clins d'oeil croisés sur le disque, des corbeaux du "Jumpman" de Drake & Future ("Cash Time") jusqu'au refrain passé à la moulinette dancehall du "No Scrubs" de TLC ("Mi Gyal").

Hamza ne s'en cache pas: il veut ratisser (un peu plus) large, loin de la cascade de références à la musique de trap house de ses précédents efforts. Et à l'échelle de l'autoproclamé Sauce God, 1994 est un petit exploit: ces quatorze nouveaux titres offrent une facette plus pop encore. On commence même à se demander si le passage au format album est vraiment indispensable pour une personnalité aussi libre et pertinente sur mixtape. Car depuis le temps, on a fini par comprendre que couper les ailes de personnages aussi hauts en couleurs n'a jamais été une bonne chose.

Le goût des autres :