137 Avenue Kaniama

Baloji

Bella Union  |  2018
8 / 10
par Albin  |  le 1 mai 2018

Qu’on se le dise : dans un monde parfait, 2018 devrait être l’année de Baloji. Au point que votre hôte du jour, d’habitude cantonné aux chroniques d’obscurs groupes doom et noise, s’est spontanément porté volontaire pour écrire quelques lignes sur le sujet. Pourtant, j’avoue ne pas en toucher une en rap, et encore moins en afro-beat. De Baloji, ma connaissance s’arrête à Starflam sur la scène du Pukkelpop, il y a de cela au moins 15 ans. Voire 20, je ne compte plus.

Pourquoi m’y coller ? Parce que Baloji est réapparu sur mes radars après un entretien coup de boule publié récemment dans le 2e numéro de la revue Wilfried. Le texte a attisé ma curiosité, me poussant à une première écoute distante d’une copie presse de ce nouvel album. Et là, c’est la révélation : 137 Avenue Kaniama présente tous les traits d’un très grand disque.

Comme beaucoup de grands disques, celui de Baloji s'ouvre sur un faux-semblant. Avant une fouille approfondie, les six premiers titres annoncent en effet une succession de cartons assurés, machines à squatter les ondes FM et à faire danser sur les plages. "Glossine", "Hiver Indien" (coucou les fans de FIFA18), "Spotlight", "Soleil de Volt" sont tous des titres taillés pour faire bouger. A une époque, un responsable sponsoring de Schweppes un peu distrait se serait damné pour en faire un des tubes de l’été.

Seulement voilà: on a beau être d’humeur à remuer du popotin, Baloji est avant tout un auteur. Au-delà des beats, sa musique propose surtout des mots, verbes façonnés par un parcours de vie qui n’a rien d’un long fleuve tranquille. Quand on reprend son souffle entre deux déhanchés, on doit bien admettre en scrutant les textes que ceux-ci n’invitent pas forcément à la fête: sur cette première partie du disque, il est tour à tour question du choc culturel des migrations sous couvert de choc thermique ("Hiver Indien"), de l’altruisme intéressé qui cible les Noirs ("Bipolaire") et même de totalitarisme politique ("Soleil de Volt").

C’est que l’homme a roulé sa bosse, tiraillé entre les berges de la Meuse et son Congo natal. Quête d’identité, racisme honteux maquillé sous des airs de charité bienveillante, relation complexe avec une mère absente par défaut, amour inconditionnel de sa fille, c’est bien du rapport à l’Autre dont il est ici question, sous ses coutures les plus douloureuses. Le ton est tellement sévère qu’il faudrait être d’une mauvaise foi crasse pour feindre l’étonnement quand survient "Ciel d’Encre", premier titre profondément mélancolique d’un album qui à mi-chemin se brise, avant de lentement sombrer, rime après rime. La première partie de l’album avait maintenu l’illusion, la seconde porte l’estocade. Comme pour mieux t’épuiser, te purger des bonnes ondes et te préparer à affronter, vierge de tout préjugé, le raz-de-marée qui te fonce droit dessus.

Arrive alors la déferlante, qui alterne vaguelettes (le cynisme léger de "Passat et Bovary") et tsunamis sans pitié, soit trois titres fleuves qui approchent chacun les 10 minutes, où Baloji déballe son amertume les tripes à l’air. Le premier coup de chaud survient sur "Peau de chagrin / Bleu de nuit", hymne à la baise précis comme un manuel d’anatomie. Les strophes lèchent, massent, caressent. La température monte à mesure que le tempo ralentit, la voix s’égare, les sens se brouillent. Et toujours, ces mots qui claquent : "Sorti de la cuisse de Jupiter / Par une phalange brûlante / Ton plaisir est solitaire / Même tes pupilles s’absentent / On s’unit comme on se vautre / L’orgasme ne vient pas de l’autre / Le blues des corps empêchés / C’est de l’égoïsme partagé." Ben ouais: Baloji aurait pu se contenter de signer la chanson de cul la plus suggestive de ces dix dernières années. Mais à l’excitation du premier soir succède la routine des mois qui suivent. "Peau de chagrin" devient alors "Bleu de nuit", constat glaçant sur les vertiges de l’ennui.

Passé ce premier col, épuisé, les jambes qui flageolent, il faut rapidement retrouver ses esprits pour affronter "La Dernière Pluie / Inconnu à cette adresse", étouffant récit intime qui balaie trois générations. Avant d’évoquer sa fille, la chanson retrace la douleur d’une rencontre avec une mère perdue de vue « depuis 9.125 jours » pour mieux confronter les priorités de deux univers aux préoccupations diamétralement opposées. C’est l’histoire crue de l’héritage qu’on reçoit et de celui qu’on transmet, indissociable de nos accidents de parcours. "La Dernière Pluie / Inconnu à cette adresse" est sans aucun doute le point culminant de cet album. Baloji s’y épanche sans aucun filtre et déclenche des kilomètres de frissons.

Dernier coup de semonce, clap final grandiose : "Tanganyika" chante ses origines congolaises, le destin d’un pays déchiré par ses conflits sanglants (« Je pourrais être le père de mes assaillants »), et boucle un périple de 80 minutes agencé comme un chemin de croix personnel, décliné en quatorze titres qui résonnent comme un testament artistique.

Baloji n’a jamais caché que 137 Avenue Kaniama pourrait très bien être son dernier fait d’arme. L’artiste s’y livre corps et âme, admet avoir englouti jusque son dernier centime dans une œuvre totale (il a lui-même réalisé, scénarisé et scénographié le clip de "Peau de Chagrin"). L’effort en valait-il la peine ? Oui et non. Oui parce que cet album est tout simplement splendide, magnifiquement écrit d’un bout à l’autre, superbement varié tant dans l’étendue des thématiques qu’il aborde que dans les styles musicaux qui l’habillent (rap, jazz, electro, afro-beat, funk, avec même des accents psyché par moment, comme sur son générique de fin). Baloji s’impose comme un des grands auteurs de son temps, à la plume qui trouve sans détour les mots qui émeuvent.

Non parce que, malheureusement, il y a fort à parier que 137 Avenue Kaniama devra se contenter d’un succès d’estime. Trop sombre, trop grave, trop complexe, l’album a peu de chances d’affoler les compteurs à bénéfices des programmations mues par une logique mercantile. En outre, et c’est sans doute le plus révoltant dans cette histoire, Baloji demeure selon ses propres dires « trop noir pour les blancs, trop blanc pour les noirs ». Sans étiquette clairement identifiable collée sur le front, l’artiste va rendre fou plus d’un jury à l’heure où tout doit être rangé dans des catégories mutuellement exclusives. Celle des « chanteurs à textes » reste un privilège de blanc, tout le reste échouant dans des fourre-tout comme « world music » ou « musiques urbaines », poubelles d'un ethno-centrisme qui n'a jamais cessé de nous ronger malgré de très convenus discours d'ouverture. Plus que le constat que Baloji pose, c’est la manière dont son album sera reçu qui en dira long sur l’état actuel de notre société. Sur ce coup-là, je peux difficilement évacuer mon naturel pessimiste.

Le goût des autres :